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Tout lacanien digne de ce nom connaît la formule : « Il n’y a pas de rapport sexuel ». N’empêche ! Les campagnes publicitaires pour sites de rencontres via l’Internet fleurissent, les ventes de Viagra sont au beau fixe et la pornographie figure parmi les plus sûres ressources de l’Internet. La théoricienne queer Beatriz Preciado n’hésite d’ailleurs pas à qualifier notre époque d’ère « pharmaco- pornographique ».

Bref, il n’y a peut-être pas de rapport sexuel mais tout le monde cherche quand même de quoi baiser ! C’est ce paradoxe du contemporain que vient utilement relancer le premier long-métrage de Raphaël Siboni. Le cinéaste est d’abord artiste plasticien, connu pour les travaux qu’il a menés avec son compère Fabien Giraud dans une connexion immédiate entre le champ de l’art contemporain et celui des cultures populaires : films de science-fiction, musique hard rock, voitures tunnées constituent autant de sources d’inspiration pour leurs vidéos, sculptures et autres installations(2).

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Si cette fois Siboni signe son film sans l’aide de son acolyte, il ne travaille pas seul pour autant. Il n’y a pas de rapport sexuel plonge, en effet, dans les archives du célèbre pornographe HPG. Tout à la fois acteur, réalisateur et producteur, cette star du cinéma X français a pris l’habitude, depuis plus d’une dizaine d’années, de poser sur ses tournages une caméra fixe qui le filme à l’œuvre : au total, des milliers d’heures de making of présentant le hors-champ de ses réalisations. Siboni n’a donc tourné aucune des scènes de son film. Il a planté son regard d’artiste sur les centaines de corps nus, jeunes, vieux, beaux, laids, avachis, gras, musclés, hétéros, homos, bi… qui, entre attentes, rires, larmes ou ennui, alternent et s’enchevêtrent sur les plateaux d’HPG. Siboni a donc choisi, découpé et monté, avec élégance et finesse, dans le continu des images enregistrées par l’œil mécanique – véritable grand Autre, technologiquement incarné, permettant à HGP de tenir sa performance inlassablement répétée dans des décors d’une pauvreté et d’une tristesse sans nom. L’écriture de Siboni ainsi faite de césures, ne tombe jamais dans l’obscène. Elle révèle, d’abord et avant tout,  la  réalité  de  l’image,  sa  trame fictionnelle, son intrinsèque structure mensongère. Alors que Baudrillard reprochait encore au cinéma porno son excès de réel(3), le travail de Siboni dévoile, de son côté, la fondamentale artificialité de l’image qui serait censée tout donner à voir : ruse des corps installés sur des rocking-chairs agités avec frénésie pour simuler l’entrechoquement débridé des chairs, bruitages exaspérés pour faire claquer un plaisir contrefait etc…

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Au-delà de la description de la mécanique illusoire des corps dans le porno et au-delà du portrait d’un homme, pour le moins singulier, le hors-champ de la mise en scène caractéristique d’Il n’y a pas de rapport nous laisse encore entrevoir, par instants furtifs, de purs moments de grâce. Les corps, les peaux et les gestes évoquent alors la peinture ou la danse. Ainsi cette scène où deux acteurs, en dehors de tout jeu, s’échangent, dans l’herbe d’un pré, un long baiser.

Au royaume de la baise et de son image, dans l’empire du Viagra et à l’heure du triomphe des sites de rencontre, ici comme ailleurs,  » Il n’y a pas de rapport sexuel » mais des solitudes plus ou moins désespérées. L’excellent travail de Siboni rappelle que, pour suppléer à cette absence, il nous reste – encore – l’amour.

Fabrice Bourlez

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2 – Cf. http://www.loevenbruck.com/index.php.

3 – J. Baudrillard, De la séduction, Paris, Denoël, 1979, p.45.

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