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Débat avec le metteur en scène, Jacques Vincey, François Ansermet, Pierre Magistretti, le 19 juin 2012.

Amphitryon touche à la question de l’origine de l’identité, de la formation du je, qui met en jeu une altérité dont personne ne peut jamais vraiment se déprendre, comme le révèle si bien le théâtre qui sait faire avec l’illusion et le dédoublement… Qui  est  cet  autre  que  je vois dans le miroir et que je suppose être moi ? Suis-je moi ou cet autre ? Suis-je celui que je suis ? Qui suis-je : peut-on vraiment le savoir ? Comment se repérer au milieu des « mirages imaginaires » qui peuplent le monde et qui sont au centre d’une séance du Séminaire de Lacan entièrement consacrée à Amphitryon (1).

La scène d’Amphitryon est à Thèbes, la ville qu’Œdipe pense être la sienne et qui est en même temps le lieu même du doute sur l’identité. Je est-il inévitablement un autre  ?  Le  théâtre avec Amphitryon dit avec humour et rigueur le leurre dans lequel se fonde toute identité.

Celui qui dit « je » a été constitué par l’autre avant d’être « je ». Il vient d’une image qui le constitue en même temps qu’elle le leurre. Cette image formatrice du je, c’est sur elle que Lacan pointe dans le stade du miroir (2) en la révélant constituante plutôt que constituée. Cette image montre d’abord l’autre à-partir duquel on devient ensuite soi.

Le sujet va passer sa vie à courir après cet autre qui le constitue dès l’origine et qu’il perd en le faisant soi. Parfois, il en fait la source d’illusions et de dédoublements qui font les frontières entre  le rêve et la réalité si  fragiles, comme  le dit Sosie, que la vie en elle-même semble un songe. Parfois, au contraire,  le sujet en veut à cet autre qui est lui, comme dans le complexe  d’intrusion  isolé par Lacan (3) où il montre que  le  moi advient  dans le procès d’une  jalousie primordiale,  d’une rivalité avec soi-même qui ne trouve d’issue que dans la rivalité avec l’autre – source d’une violence destructrice de qui fait la scène du monde tel qu’il est.

Mais avec Molière, on est heureusement dans la comédie : ce qui n’empêche que chacun court quand même aussi après lui-même, se trompant sur la réalité, entre un homme qui ne peut être qu’à lui-même « voilé » (4), tout en ne sachant pas que sa femme le trompe « de temps en temps avec Dieu  »  (5).

Le théâtre réfléchit d’autant plus l’illusion qu’il en procède. Même si l’acteur ne porte plus le masque, celui-ci est toujours en jeu sur la scène de l’illusion, qui est aussi celle de la vie où l’homme est l’acteur d’un texte qu’il ne sait pas sur une scène qu’il ne voit pas – cette autre scène que le théâtre comme la psychanalyse permet de révéler.

Nouria Gründler

 

(1) – Jacques   Lacan,   Sosie, Chap. XXI, 8 juin 1955, Le Sé- minaire, Livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la tech- nique de la psychanalyse. Seuil, Paris, 1978, 301-316.

(2) – Jacques Lacan, Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je (1949), Ecrits, Seuil, Paris, 1966, 93-100

(3) – Jacques Lacan, les com- plexes familiaux dans la forma- tion de l’individu (1938) Autres Ecrits, Seuil, Paris, 2

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