Le  documentaire  animalier  est  un  genre  plus  bavard qu’il ne le laisse généralement entendre : quand, par bonheur, on échappe aux voix off, c’est au montage seul qu’il revient de recouvrir le réel du vivant de la couche de psychologie naturaliste qui en fait la marque de fabrique. La petite morale écologique vient maintenir l’ordre au pays de Bambi, et chacun peut continuer à dormir sur ses deux oreilles.

Avec ce premier long-métrage, Emmanuel Gras évite à notre grand soulagement ces deux écueils. D’ailleurs, s’affranchissant de tout sensationnalisme, c’est au pays des vaches qu’il prend le parti de nous conduire, allant ainsi à l’encontre des codes d’un genre habituellement dédié au culte d’une nature sauvage et spectaculaire. En effet ici, aucune créature tératologique sortie des abysses pour monnayer notre étonnement ; le sous-titre la vraie vie des vaches introduit d’emblée le véritable enjeu : mettre au défi nos préjugés bucoliques.

Le jour se lève sur le pré, des vaches se dessinent immobiles au-travers du brouillard, dans un silence mouillé. L’une d’elles fait le tour de ses congénères en meuglant, puis, obliquant vers la caméra, s’en vient planter dans l’objectif le vide insistant de son regard. Une autre, plus tard, met bas péniblement mais sobrement, dans l’indifférence générale de ses congénères qui autour d’elle continuent de brouter, imperturbables. Walt Disney nous est de bien peu de secours dans notre perplexité, où ces charolaises prendront par moments des allures de monstres inquiétants. La bande-son, particulièrement travaillée, happe au plus près de ces masses de chair difformes que l’on découvre comme pour la première fois. Ces gueules broutent et mâchent, ces naseaux soufflent et fument, ces cloaques défèquent et ces panses régurgitent. L’univers pulsionnel bovin envahit par les oreilles, les cadrages insistants enserrent un regard énigmatique de bovidé où vient se refléter la question angoissée du spectateur : vacca, che vuoi ?

Loin des codes classiques de sa catégorie, c’est vers un cinéma dit du réel que tend le documentaire. Mis à part quelques moments gênants liés aux interventions humaines dans le champ de la caméra (qui auraient pu être aisément supprimées), le silence s’impose, laissant le champ libre à l’organique, aux franges du réel qui parfois s’y laissent deviner. La méthode Gras, conjoignant la neutralité de point de vue d’un Wiseman à l’insistance de regard d’un Bruno Dumont, paraît décidemment bien loin du style National Geographic. Mais avec ce pied-de-nez tout en ruralité, Emmanuel Gras rompt avant tout avec le mythe classique de la  possibilité  du  réel,  qui,  du  Monde  du  silence  à Microcosmos, n’a eu de cesse de bercer le genre. En effet, à ne porter son regard que sur l’exotique, le documentaire  animalier  conforte  invariablement  la  thèse d’un réel qui resterait accessible, pour peu qu’on aille le chercher suffisamment loin, suffisamment profond ou que l’on y regarde de suffisamment près. Gras, quant à lui, en se cantonnant à ses vaches, parvient à démontrer l’inverse : que le réel est sous nos yeux… Et qu’il n’en est pas plus accessible pour autant.

Samuel Card

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