Exposition coup-de-poing et pari réussi pour le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, qui présente pour la première fois en France, et jusqu’au 19 août prochain, le peintre et photographe new-yorkais Christopher Wool.

Wool

Largement méconnu en France, l’artiste-plasticien âgé de 57 ans n’en demeure pas moins une référence majeure de la peinture abstraite contemporaine. Le MAM présente une sélection d’une trentaine de toiles, choisies et disposées sous sa supervision, chacune issue de la période 2000-2011. Les toiles, chacune d’un imposant format vertical, se côtoient à intervalles réguliers le long du grand espace blanc et minimaliste. Et pourtant, au sein de ce calme apparent, le concert des œuvres capture dès l’entrée, et l’écho qui de toile en toile se répercute semble au final ne venir désigner que le visiteur. L’effet de confusion est direct, violent, irrépressible, d’autant que le spectateur étourdi ne parvient pas à distinguer d’où le souffle lui provient. Car dans cet espace épuré il n’y a aucune échappatoire à l’emprise des toiles. Ni commentaire savant, ni audio-guide, ni même de titre aux œuvres d’où tirer un sens auquel venir se raccrocher. L’œuvre, dans sa forme même, semble échapper à toute tentative de catégorisation : des lacis monochromes de peinture industrielle s’entortillent ; on les efface, on les barbouille, puis on les numérise, les duplique, les superpose, les décale pour repeindre par dessus… Au final on ne sait plus. La part belle est laissée aux ratés du processus industriel (pixellisations outrancières, flous, chevauchements et disjonction des plans d’impression…), comme sélectionnés et cultivés dans le seul but de décourager toute velléité de représentation. La multitude des opérations de distorsion vient brouiller les pistes, au point qu’il demeure longtemps impossible de dégager aucun savoir concernant le mode opératoire. On distingue bien de-ci de-là un motif, parfois un mot ; on devine une bouche, un œil, une silhouette au gré du barbouillage, un signifiant prêt à émerger. Peine perdue, l’artefact industriel, sérié, dupliqué envahit toute l’image qu’il digère tel un processus de putréfaction. Muettes, ces œuvres tuent dans l’œuf toute possibilité pour le langage de les apprivoiser. Les entrailles nues de l’imprimerie se répondent de toile en toile, appelant celles du visiteur à venir y projeter ses propres boyaux, exposés à vif, loin de toute possibilité de significantisation. Volontiers comparé à Warhol pour son inspiration sérielle, à Roy Lichtenstein pour son recours au pixel, à Pollock encore pour l’emploi du dripping et de son choix d’une abstraction résolue, c’est peut-être davantage de Bacon que se rapproche son éthique : tendre au réel du corps martyr.

Samuel Card

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