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Au Grand Palais, Emmanuelle Héran, la commissaire de l’exposition Beauté animale (21 mars-16 juillet 2012) était filmée devant un gigantesque ours polaire  de François  Pompon.  Elle  racontait  comment lui était venue l’idée d’une exposition qui ne tolérerait aucune présence humaine et ne montrerait que des animaux seuls. C’était en 2008, après l’exposition Zoo d’Orsay (Musée de la Piscine à Roubaix) où l’accrochage combinant animaux et humains lui avait posé bien des problèmes, convertissant madame Héran à la « Tierstück », cette représentation indépendante, autonome d’un animal pour lui-même, en dehors de toute référence à l’homme.

Le défi est de taille. Les carnets de voyage, volumes de Buffon et planches d’Aubusson sont là pour nous rappeler que c’est bien parce que l’homme est venu à leur rencontre que les animaux existent : nommés, décrits et croqués (!) par nos congénères, les animaux de tous les coins du globe ont acquis leurs titres de noblesse. Sans l’homme – et sans les visiteurs du Grand Palais, il n’y aurait déjà personne pour les voir. Et pourtant…

Dès la deuxième salle, une Etude de cinq vaches par Jacob Jordaens (1593-1678) nous fait entrevoir la fragilité de ce passage du réel au symbolique. Car si les vaches de Jordaens figurent bien sur la toile, elles se fondent tout autant dans le paysage, leurs contours estompés par endroits nous contraignant à dénombrer les cinq formes annoncées dans le titre. La trace du réel animal affleure dans le vacillement des contours, comme pour nous rappeler que l’animalité nous restera toujours insaisissable. Refuser de le voir, c’est se condamner à vivre au pays de Jean de La Fontaine. Tel semble être le parti pris du réalisateur du documentaire Bovines que Samuel Card est allé voir pour nous.

Entre les deux niveaux de l’exposition, au détour d’un palier, nous tombons nez à nez avec une œuvre de l’artiste allemande Gloria Friedmann : un cerf naturalisé, solidement campé sur un tapis carré de feuilles mortes, jette un coup d’œil derrière son épaule et croise notre regard. Une rencontre fugitive avec le présent de l’animal en marge de l’exposition. L’espace d’un instant, nous nous sommes trouvés dans la forêt. Mais le piège du temps, de la muséologie et du sens se referme sur nous et nos automatismes buffonisants, déjoués un court instant, reviennent au galop.

La scénographie du Musée de la Chasse fait jouer ce même effet de surprise : les collections patrimoniales voisinent avec des œuvres d’artistes contemporains. On pense notamment à La Nuit de Diane de Jan Fabre, un ciel tapissé de têtes de chouettes, que le visiteur aurait pu manquer s’il ne lui était pas venu l’idée de lever les yeux. Le cabinet de Diane s’adresse aux visiteurs qui ont la tête dans les nuages. Ceux qui trouvent sans chercher.

France Jaigu et Philippe Metz, avril 2012

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