À propos de Néon, Who’s afraid of red, yellow and blue?

Une exposition de David Rosenberg À la Maison Rouge, 20 mai 2012.

On devrait parfois pouvoir décider de la réussite d’une exposition au plaisir qu’y prennent les enfants. De ce point de vue de non-spécialiste, l’accrochage saturé des innombrables néons qui illuminent les parois de la Maison Rouge suscitera moins d’agacement devant la surcharge qu’une véritable joie face à tant de jaillissements colorés. Il faut, pour apprécier toutes ces brillances et ces reflets, se laisser aller au plaisir naïf de la découverte des lumières dont les installations oscillent, au gré d’un parcours thématique, entre mots, images, et éclats.

Bien qu’elle ne fasse pas l’unanimité auprès des esprits plus critiques (1), cette exposition n’en fait pas moins date : le catalogue apprend que peu de commissaires, voire aucun, se sont risqués à réunir exclusivement des œuvres faites de gaz, d’électricité et de verre. Le néon se présente donc ici comme l’occasion de revisiter la courte histoire de l’art contemporain qui, depuis 1950 à nos jours, emploie la source lumineuse pour amener l’objet « à la dignité de la chose ». Et, plus l’on s’avance dans la diversité des appropriations du médium par les artistes, plus on en vient à se demander si justement ce dernier ne relance pas, pour chacun, la radicalité iconoclaste du ready-made duchampien.

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2.

Une pièce de Bethan Huws (2007-2008) (2) rend d’ailleurs explicitement hommage au célèbre porte-bouteille de Duchamp en le reconstituant avec du néon. Mais, au-delà de cette citation, comme le suggère une pièce de Maurizio Nannucci (1994) (3) où les trois lettres « A », « R » et « T » s’entrelacent au point de cacher leur sens pourtant évident, c’est la possibilité même de faire art, qui se dégageait déjà du geste duchampien, que vient remettre à jour l’ambiguïté de la lumière du néon.

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3.

L’ambiguïté de la lumière de celui-ci est prise entre son statut d’éclairage (manufacturé ou industriel, public ou privé) et celui d’œuvre d’art. En ce sens, les spirales de Mathieu Mercier (2005) (4), qui viennent directement se greffer sur l’éclairage des salles de l’exposition, reprennent parfaitement ce jeu perturbant où l’œuvre perd sa sacralité auratique pour gagner en éclat en se confondant avec un objet du quotidien.

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4.

À ceux qui s’éclairent aux lumières de l’inconscient et qui toujours attendent de l’art qu’il leur « fraie la voie », certaines pièces évoqueront sûrement les éclairs de vérité, la justesse d’un bien dire qui, tel des perles qui s’enfilent, rassemble image et langage en une fulgurance. Ainsi les néons de Jean-Michel Alberola (2011) (5) qui, à la manière d’un calligramme, allument le cerveau d’un rien ou suspendent l’espérance à un fil (2006-2009) (6), ou les mises en garde de Kendel Geers (2003) (7) qui nous pénètrent par le clignotement d’une simple lettre T/ ERROR ou encore les déclarations d’intention pour un art conceptuel de Kosuth (1991) (8) : words are deeds, illmine-t-il, en effet : les mots s’avèrent, quelque fois, aussi puissants que les actes.

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5. 6. 7. 8.

Cependant, l’intérêt de la voie frayée par le néon ne se résume pas qu’à l’emploi des mots. La plasticité des formes qu’il peut prendre nous ramène à des problèmes de logique, d’espace et d’illusions. Voyez les portes closes d’Ivan Navarro (2010) (9) dont les reflets colorés se déploient selon les couleurs du spectre de la lumière, observez l’éclipse rouge et mauve provoquée par les cercles lumineux de Laurent Grasso (2007) (10), plongez dans l’espace infini du cube électrique de Brigitte Kowantz (2008) (11) ou même dans les jeux de désorientation perceptive ou de dématérialisation des formes propres au travail de François Morellet (1969) (12). Bref, toute une topologie faite de verre, d’électricité et de gaz comprimé.

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9. 10. 11. 12

Mais le néon peut encore se fêler, interrompre la plénitude de son rayonnement artificiel. L’éclipse vire alors au noir avec Ceryth Wyn Ewans (2005) (13), la matérialité de l’objet disparaît pour revenir brisée dans une photo de Michel François (2002) (14) et, avec Fritz Panzer (2009) (15), c’est un reste d’explosion, un débris, qui se donne à voir. De l’éblouissement à la chute, des ténèbres à la lumière, il n’y a parfois qu’un pas. Et Thomas Mulcaire (2003) (16) de reprendre en rouge le slogan du Front de Libération du Mozambique pour le faire résonner de tous ses feux : A luta continua !

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13. 14. 15. 16

Fabrice Bourlez, mai 2012.

(1) – Cf. entre autres, l’article d’Erik Verhagen in Art Press, mai 2012, n° 389, p. 31.

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