Le Vendredi 1er Juin 2012 Avec Philippe  Calvario Maruschka  Detmers Francois Ansermet et Nouria Gründler larmesameres

 

Pourquoi celui qui aime est toujours le plus perdant ? C’est la question que Fassbinder  pose lui- même  (1) à propos du piège tragique dans lequel il enferme Petra. « J’ai mal tellement je t’aime » : c’est ce que Petra crie à Karine, l’aimée, qui en joue. C’est l’amour   passion   qui   est en jeu jusqu’à la destruction. Les  larmes  amères de Petra Von Kant : c’est en effet d’abord la mise en scène de la dissymétrie de l’amour [2]. Fatalement, celui qui aime est marqué du  signe  -,  l’aimé  du signe +. Et voilà la trame tragique nouée : celui qui aime s’accroche à ce qu’il suppose que l’autre a, qui peut lui manquer jusqu’à l’insupportable. L’autre lui est  devenu  nécessaire  et ce qu’il ne peut plus recevoir de l’autre aimé finit par le détruire : ce qui manque à celui qui aime prend possession de lui – au point que Petra perd possession d’elle même dans sa passion de posséder Karine, qui du coup la possède. Tout  cela  se  joue  dans une solitude qui ne peut conduire qu’à celle de la mort.  Mais cette  solitude se joue sous les regards croisés  de  ceux  qui  sont là, dont l’extraordinaire personnage de Marlène qui n’est que regard et silence. Qui  est  cette  Marlène ? c’est lui. Marlène  pourrait être en effet l’écrivain, elle qui en plus commence d’emblée à écrire, à taper à la machine. Ou un témoin. Ou une esclave réduite à rien,  qui  signe  le  rapport de  violence  en  jeu  dans la passion qui lie de façon indéfectible la victime et le bourreau. Mais c’est aussi un relai humain pour le spectateur médusé par le spectacle  de  l’amour  qui va jusqu’à la mort. Il a la mort sous les yeux et du coup la mort dans les yeux comme celle que réfléchit la Méduse. Marlène est comme un miroir qui nous sauve. Mais en même temps,  c’est  elle  qui  fait du spectateur un miroir, jusqu’à le saisir lui-même dans la passion destructrice qui se joue devant lui. Il y a aussi la fille de Petra, Gabi, qui survient au pic de la destruction de sa mère, et qui ne cesse de lui répéter : « Maman. Maman, … s’il te plaît maman… Maman, je t’aime tellement… Oh, maman, tu es si intelligente … J’ai la mère la plus intelligente du monde… Maman… j’ai tant de choses à te raconter… ». Gabi, adolescente, est tombée amoureuse. Mais elle  n’aura  pas  la  place de le dire : toute la scène est occupée par sa mère, devenue exclusivement femme et plus du tout une mère. Surgit encore la mère de Petra, qui se retrouve du coup entre mère et fille. Et : « Ma fille aime une femme ! Une femme, ma fille ! Dieu, quelle horreur ! ». Une femme, plus qu’une femme,   c’est  bien cela, et seulement cela, qu’est devenue Petra : seulement une femme et plus la fille de sa mère ni la mère de sa fille. D’être dans la passion amoureuse fait qu’elle ne peut plus être mère. Il n’y a plus de place pour l’enfant dans la division entre la femme et la mère. Petra  n’est  plus  que femme. Comme une sorte de Médée, elle n’a plus rien à perdre. Elle peut même perdre sa fille. Et c’est jusqu’au  bout  qu’elle  va, au bout de la destruction, jusqu’à  l’extrême  –  seul le téléphone de l’aimée la raccroche au moment ultime au monde des autres. Juste un instant un peu sortie d’elle-même, Petra peut s’adresser enfin à Marlène, lui proposant de s’asseoir auprès d’elle et en lui faisant une demande : « Parle-moi un peu de toi ». C’est que ce spectacle parle de nous : reste à chacun de décider ce qu’il dit de lui.

Francois Ansermet et Nouria Gründler

(1) Entretien avec Fassbinder, 1971

(2)  Jacques-Alain Miller,  Les labyrinthes de  l’amour, Lettre Mensuelle, 109, 1992, 18-22.

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