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Depuis la traduction – avec une quinzaine d’années de retard – du célèbre Trouble dans le genre de Judith Butler, la France voit – enfin – éclore de nombreux travaux théo riques (traductions, colloques, publications, séminaires…) se rattachant au champ des gender studies.

Globalement, ces avancées théoriques nous invitent à repenser les identités sexuelles (homme, femme mais aussi gay, lesbiennes, bi, trans, queer…) en termes de constructions sociales, d’appareillages technologiques et de mouvements (micro-)politiques. L’engouement intellectuel pour ces dé-constructions s’accompagne d’un souffle revendicateur de libertés. De plus en plus, les sujets, – tournant le dos aussi bien à une conception naturelle du corps et de la sexualité qu’à un inébranlable ordre symbolique instaurant La Différence des sexes – veulent vivre leurs corps et leurs pratiques sexuelles, comme bon leur semble, sans se soucier d’une quelconque moralité, sans s’encombrer des lois du genre. La plasticité du corps semble d’ailleurs, aujourd’hui, infinie et les formes que peuvent assumer les nouvelles revendications identitaires sans limite. Les réflexions sur le genre incitent donc à se libérer de la Loi, à en subvertir activement le fonctionnement et à actualiser de nouvelles normes sexuelles et identitaires afin de se débarrasser du poids des dominations (blanches, masculines, majoritaires, etc.) à l’œuvre dans nos sociétés du capitalisme avancé.

Ce nouveau champ d’études avait d’abord trouvé son terrain d’élection dans les campus universitaires américains où, depuis les années quatre-vingts, on lit, dans une sorte d’enthousiasme militant, la dite French Theory (Foucault, Deleuze, Baudrillard, Barthes, Lacan) à-travers d’étonnantes noces entre la littérature, les produits de la culture de masse, les arts contemporains, le cinéma et Freud. Débarquent ainsi sur notre sol de véritables montages théoriques mêlant, en toute liberté et désinvolture, la philosophie, la culture populaire et la psychanalyse. Cette  dernière  s’avère  aussi  souvent  convoquée  que malmenée par les textes issus des gender studies. L’orientation analytique peut s’y voir taxée de réactionnaire, d’hétéro-centriste, qualifiée de pratique normative voire, carrément, instituée en tribunal de morale subjective. Malgré ces vives critiques, la psychanalyse n’en demeure pas moins un interlocuteur constant des gender studies. En outre, force est de constater que Freud, et Lacan à sa suite, a inscrit la dimension sexuelle aussi bien dans la singularité de la pulsion que dans les rets du langage, ouvrant ainsi la voie à la dénaturalisation radicale de la chose sexuelle.

Plutôt que de défendre la pureté théorique du dispositif analytique contre les éventuelles méprises américaines, plutôt que de justifier la justesse de l’approche freudienne ou lacanienne contre certaines attaques, le groupe « genre et psychanalyse » souhaiterait profiter des malentendus théoriques pour interroger la clinique du contemporain. Lier les critiques des gender studies à la psychanalyse permettrait alors, non pas d’imaginer une psychanalyse conforme aux identités minoritaires, aux communautarismes, mais de questionner les a priori d’une clinique qui resterait exclusivement centrée sur la question du phallus et de l’Œdipe. Au fond, il s’agira de reprendre ces critiques moins pour en démontrer leur caractère infondé que pour s’approprier  leurs  dénonciations afin  de  mieux cerner les manières dont le réel vient s’imposer et suspendre les certitudes tant sur le versant imaginaire des joyeux militants et autres activistes du sexe que sur celui des pesants gardiens du temple du symbolique.

Fabrice Bourlez

Bibliographie indicative :

J. Butler, Trouble dans le genre [1990], Paris, La découverte, 2005.

T. De Lauretis, Pulsions freudiennes [2008], Paris, Puf, 2010.

M. Foucault, La volonté de savoir, Histoire de la sexualité, vol. I, Paris, Gallimard, 1979.

J. Lacan, La signification du Phallus [1958] in Ecrits, Paris, Seuil, 1966.

J. Lacan, Le Séminaire XX, Encore [1972-73], Paris, Seuil, 1998.

G. Rubin, Surveiller et jouir, E.P.E.L, 2010.

E. K. Segdwick, Epistémologie du placard [1990], Paris, Ed. Amsterdam, 2008.

Renseignements : fabrice.bourlez@gmail.com

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