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Au  XIXème  siècle  en  Angleterre, alors que la prise de photo réclamait un long temps de pose, les mères devaient empêcher leur enfant de bouger. Enveloppées dans un grand tissu, elles disparaissaient en toile de fond, laissant leur enfant apparaître seul à l’image. Une fois la photo recadrée, l’enfant figurait ainsi sans le fantôme de sa mère. La mère disparaissait une seconde fois. Ces images troublantes, trouvées sur google avec le mot clé « hidden mother », montrant une mère à la fois présente et absente, nous ont tout de suite remémoré nos propres histoires. Nous avons alors décidé d’entreprendre une « psychanalyse amicale ». A deux sur le divan, face à deux psychanalystes, Nouria Gründler et François Ansermet, nous évoquons des œuvres que nous avons sélectionnées (liste des artistes plus bas) et d’autres images de notre culture commune.

Commissaires de l’exposition : Sinziana Ravini et Estelle Benazet

Liste des artistes :

Pilar Albarracin, Sophie Calle, Pauline Curnier Jardin, Jean Daviot, Sofia Ekström, Bracha L. Ettinger, Vidya Gastaldon, Agnès Geoffrey, Alejandro Gomez De Tuddo, Laura Gozlan, Eva Hesse, Mary Kelly, Leigh Ledare, Joanna Lombard, Tea Mäkipää, Berthe Morisot, Tova Mozard, Olof Olsson, Orlan, Stéphane Pancréac’h, Dorothée Smith, Annika Ström, Agnès Thurnauer, Joao Viera Torres

 

A propos de l’exposition The hidden mother (et de son catalogue), novembre 2012

Depuis son titre mystérieux –The hidden mother – en passant par l’objet qui la motive (des photos de nouveaux nés du début du siècle dernier où les mères qui mainte- naient en place leur progéniture étaient voilées, cachées et recadrées pour laisser apparaître l’enfant, seul, au premier plan) jusqu’à l’endroit qui l’abrite – l’ancien atelier de Berthe Morisot dans le XVIème arrondissement –, l’exposition orchestrée par Estelle Benazet et Sinziana Ravini mériterait, selon le visiteur, bien des discours, des critiques et des louanges.

La constellation d’associations qu’elle convoque dépend sans doute du talent des artistes qu’elle rassemble : photos, texte et traces de performance d’ORLAN, peintures d’Agnès Thurnauer et de Bracha Ettinger, collages de Pilar Albaracin, pour n’en citer que quelques-unes. Mais elle dépend aussi du thème commun à chacune des œuvres rassemblées et à la façon dont ces deux commissaires d’exposition ont choisi de les traiter. The hidden mother questionne dans un même mouvement mère, femme, image, écriture et psychanalyse. Ainsi, l’exposition se tient-elle dans la maison-atelier d’une des pionnières de l’impressionnisme français où, pour l’occasion, un cabinet de psychanalyse a été installé. Là, pour cerner ce qui se cache derrière le voile, l’art tisse un lien entre l’inconscient et le féminisme. Et il faudrait trouver les mots et les images en mesure de fixer un peu de la liberté de ton, de la puissance évocatrice et de la justesse dont installations, peintures, vidéos, photos et autre « bibliothèque d’objets transitionnels » viennent y figurer – cachant et montrant, voilant et dévoilant, évoquant et interpellant – cette incarnation première de l’Autre : la mère.

Personne ne pourra donc sortir indifférent de ces lieux tant matière, formes et émotions y touchent droit au plus intime. The Hidden mother vous regarde dans les yeux. Elle interroge : quelle mère se cache en vous ? Pièce après pièce, se décline le rapport à l’Autre, au simulacre de son existence, tel qu’il anime nos jours et nos nuits. Ici, plus que jamais, comme l’affirmait Duchamp « c’est le regardeur qui fait l’œuvre » tant l’œuvre vous défait dans ce qui vous habite au plus secret.

Pareille expérience suffirait pour conseiller la visite de l’exposition. Mais on ne touche pleinement à la cohérence de son propos qu’à condition de lire – d’une traite, comme on lit un roman – son catalogue. Véritable « objet littéraire non identifié », ce texte permet de revivre l’exposition dans l’après-coup et ranime certaines de ses pièces avec une intensité des plus prenantes. Pourtant, pas une image, pas une photo n’illustre ce petit livre d’à peine deux cents pages. On y trouve d’abord d’étranges séances de psychanalyse où les deux jeunes femmes se réunissent avec deux psychanalystes – Nouria Gründler et François Ansermet – pour parler d’elles et des œuvres qu’elles ont retenues dans leur travail curatorial. Au fil de ces séances, les tenants de l’analyse lacanienne freinent les élans imaginaires, narcissiques ou cryptiques de celles qui s’intéressent au mystère derrière le voile. Les deux analystes rappellent : « (…) la psychanalyse permet justement d’arrêter la circularité du discours intime, qui peut tourner en rond. – Le ronron comme l’évoque Lacan dans le discours de Rome » (1).

De la retranscription de leurs échanges se dégage pourtant un nouvel espace d’écriture : l’enjeu n’est plus tellement  de  rappeler  au  souvenir une exposition passée ou d’inscrire le choix des œuvres dans le cadre d’une réflexion universitaire et critique mais de faire émerger des blocs de sensibilité, d’unir au plus serré la singularité du regardeur et celle de l’œuvre. De la première à la dernière page, l’anexactitude (ni exactitude, ni inexactitude) règne et suspend tout « comment-taire » pour que retentisse une « parole libre ». Dès lors, le catalogue n’intervient plus ni comme trace, ni comme continuité de l’exposition mais comme un nouvel « opérateur ». Pareil opérateur, parce qu’il entraîne l’interprétation dans une prise de risques des plus éclairantes, est en mesure de révéler les sens cachés des œuvres, comme du sujet qui les regarde.

A lire le catalogue de The hidden mother, on n’obtient donc aucun renseignement sur les artistes et les œuvres exposées mais on en apprend bien davantage : plus on rentre dans l’univers des curatrices, qui se livrent même au jeu d’une « auto-psy » en enregistrant les libres associations qui leur viennent quand elles pensent à telle ou telle pièce de l’exposition, plus les images de l’exposition s’avancent dans notre mémoire pour redonner à voir et à penser. La fin de l’ouvrage va même jusqu’à tourner le dos aux œuvres pour narrer les rapports que chaque curatrice entretient avec sa propre mère. Le texte vire alors à l’auto-fiction et ne ressemble cependant « ni à de la littérature, ni à de la psychanalyse, mais [à] quelque chose entre les deux »(2). Pareil entredeux s’impose aux lecteurs, aux regardeurs, aux analysants, aux analystes et aux artistes comme une nouvelle occasion de « se bricoler une mère » ; autrement dit, de s’inventer une piste pour envisager un rapport à l’Autre vivable. The hidden mother ou la découverte d’un nouvel opérateur d’intimité.

Fabrice Bourlez 

(1) F. Ansermet et N. Gründler, in E. Benazet et S. Ravini, The Hidden Mother, PCA Editions, 2012, p. 36.

(2) Ibid., p. 140

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