reunificationcorees

Le théâtre est un art qui ne souffre pas l’imperfection. Nombreux sont les spectateurs qui lui auront tourné le dos au décours d’une expérience cuisante, d’embarras ou de mortel ennui – ils auront eu tort. Car dans ce panorama parfois décourageant, Joël Pommerat se confirme en valeur sûre, témoignant année après année que la création théâtrale française n’est pas morte.

Dans la lignée scénographique de ses précédentes créations, Pommerat confronte ses personnages ordinaires à la folie amoureuse qui les transcende, les isole, les piège l’un-l’autre dans les franges indicibles d’un rapport sexuel qui n’existe pas. Loin de se cantonner à démontrer cette simple évidence, Pommerat cherche à y localiser son objet a de dramaturge, tentant d’en cerner l’impossible structure.

Minimales histoires de couples se succédant sur cette scène bifocale, comme jaillies par intermittence d’un obturateur. Fulgurances stroboscopiques sorties du néant pour y retourner aussitôt et laisser place à la suivante. Les tranches de vie se font et se défont, sans lien apparent les unes aux autres, et les textes ciselés extraient en chacun des personnages sa petite perle d’inconciliable qui l’isole et le frappe d’un destin tragique autant que trivial. Promené au gré des saynètes, le spectateur n’aura guère le temps de fixer ses identifications, les maintenant dans cet interstice d’indécision d’où tout sens fuit et où l’Autre jouissance affleure. Alors, deux auto-tamponneuses surgissent, font trois petits tours et puis s’en vont ; un crooner androgyne refait son apparition, poussant sa complainte inarticulée et mélancolique.

Un théâtre complet, qui nous libère enfin du sens, et comble nos yeux et nos oreilles d’une poésie étrange.

Samuel Card

Partages 0