LesInvisibles

A propos du film « Les invisibles » de Sébastien Lifshitz, en salle depuis le 28 novembre 2012

La phénoménologie, en particulier l’œuvre de Merleau-Ponty, a mis la psychanalyse sur la voie de l’invisible, de la tache, de ce qui résiste comme un point aveugle à toute vision. Elle explique qu’il y a un entrelacs du visible et de l’invisible, une inséparabilité selon laquelle l’un est la membrure de l’autre. Pas de visible sans invisible, pas de conscient sans inconscient. Et le préfixe « in » pointe moins ici la privation que le dedans : l’invisible se loge au creux du visible. Le cinéma – quand il ne se réduit pas au spectacle – n’a peut-être d’autre tâche que d’interroger ce chiasme, ce non-rapport entre visibilité et invisibilité.

Que sont alors « les invisibles » de Sébastien Lifshitz et pourquoi cette pluralisation ? Si la noblesse de l’invisible hante chaque plan fixe de son très beau film sur l’homosexualité, c’est qu’au moment où nous les voyons, chacune de ses images nous regarde : gestes tendres du quotidien, cigarette fumée à la fenêtre, table du dîner dressée, vent traversant des champs de blé, murs d’une gare vieillie par les ans, bâtisse d’enfance aujourd’hui fermée… Plans fixes sur la ville, plans fixes sur la campagne. De ces temps suspendus, de ces moments sans action dramatique, se dégage une force poétique capable d’accueillir et de scander les récits de vie qui trament le scénario de ce documentaire. L’œil de la caméra saisit avec finesse ce qui sous-tend nos vies en se tenant pourtant dans le retrait : l’éloquence silencieuse du quotidien.

La mise au pluriel de l’invisible ouvre cependant une brèche dans la description des bienheureuses évidences du monde que cherchait encore la phénoménologie. « Les invisibles » de Lifshitz sont aussi, et surtout, celles et ceux que son film est venu éclairer. Entre deux images silencieuses, des femmes et des hommes se racontent, dévoilent leurs parcours. Leurs voix résonnent avec émotion quand ils évoquent leur jeunesse, aujourd’hui lointaine. Ils sont vieux mais s’avancent le cœur serein vers demain. Malgré les rides, les accidents de la vie, les souffrances, la caméra de Lifshitz cerne à chaque instant leur beauté. Elle se pose avec respect sur les taches des mains, sur les cheveux gris et blancs, sur les courbes et les formes : des corps dont la présence à l’image suffit pour interrompre l’hypervisibilité des physiques lisses et musclés sans cesse exhibés par les fantasmes contemporains et leur injonction à la jeunesse éternelle.

Pluraliser l’invisible, c’est dire qu’il est des choses que notre société préfère ne pas montrer, garder dans l’ombre, placardiser. La pluralisation de l’invisible vient donc questionner les normes de ce qui est visible, de ce que l’on a l’habitude de montrer. « Les invisibles » de Lifshitz interroge ainsi notre régime de visibilité en filmant ceux et celles qui en sont, la plupart du temps, absents bien qu’ils aient décidé, depuis de longues années, d’assumer et de vivre au grand jour leur homosexualité. Le réalisateur a demandé à ses interlocuteurs et interlocutrices d’ouvrir leurs albums de souvenirs, d’en sortir des photos, d’évoquer leur enfance, leurs premiers émois, leurs premières luttes féministes et leurs premiers engagements ainsi que leurs rencontres nées sous le signe de la différence.

En des temps où les débats autour du mariage et de l’adoption par les gays et les lesbiennes s’avèrent des plus propices à des regains d’homophobie (cf. entre nombreuses autres, les déclarations du député UMP Nicolas Dhuicq associant terrorisme et homosexualité !), le film de Lifshitz vient à point nommé pour mettre en lumière ce qui restait reclus dans les marges de l’invisibilité.

D’une part, il donne à voir à quel point les classifications qui voudraient délimiter le champ du désir par l’usage de la norme sont vouées au ratage. Les récits des célibataires endurci-e-s comme ceux des vieux couples éclipsent ici toute distinction entre majoritaire et minoritaire, entre normalité et marginalité pour laisser apparaître l’éclat propre à chaque amour. Peu importe alors d’être lesbienne, gay, bisexuel-le ou hétérosexuel-le, si l’amour bat, c’est pour faire vibrer nos êtres. En cela, le film confirme la précision de l’approche psychanalytique qui fait voler les semblants pour appréhender le lieu où se loge la singularité du désir de chaque sujet, quelle que soit son orientation sexuelle.

Mais, d’autre part, les invisibles qui dialoguent avec Lifshitz ouvrent nos yeux. Ils témoignent de la dureté avec laquelle, dans l’ombre, ces mêmes semblants cristallisent et blessent quand ils stigmatisent la différence, quand ils contraignent au silence ceux dont les choix ne se conforment pas à la voix du  plus grand nombre, quand ils leur imposent justement l’invisibilité. Même si les temps ont changé, même si le contemporain semble se diriger vers davantage de clémence, d’ouverture et même de droits ; les normes et les idéaux en vigueur en matière de sexualité ne s’avèrent pas moins blessants pour les sujets qui peinent à s’y conformer. Questionner la visibilité revient à questionner les cadres qui enserrent nos existences et déterminent l’orientation de leur trajectoire. Laisser sa part à l’invisible, c’est lui laisser nous indiquer de nouveaux chemins, illuminer des voies insoupçonnées. Si le cinéma donne à voir l’invisible, Lifshitz, lui, filme les invisibles et nous donne l’espoir.

Fabrice Bourlez

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