KazushiOno

Lors de notre réunion du 5 avril, la discussion s’est engagée à partir des grandes lignes du cas présenté par Geneviève Mordant, tournant autour de l’instance de la voix comme pivot. Le point de départ fulgurant de la nécessité pour le sujet d’entrer en analyse fut, de façon à la fois intrusive et paradoxale, une remarque d’un autre à propos de son silence : elle ne prenait pas la parole, « on ne l’entend(ait) jamais ». Moment véritablement inaugural pour le sujet, ouvrant pour lui un désir de savoir. Pourquoi n’entendait-on pas sa voix ?

On peut remonter à l’état infans pour tenter de comprendre pourquoi quelque chose a cloché dans le procès de la subjectivation, au point que le sujet en vienne plus tard à ressentir un malaise quant à sa place dans la société. On peut supposer qu’une étape s’est mal passée pour que l’infans, à partir du jeu du cri inaugural et de la première réponse de la voix de l’Autre où se loge son désir : « Que Vuoi ? » (voix que l’enfant à naître a déjà entendue in utero et qui l’a marqué par son timbre, son rythme, ses accents d’agressivité ou musicaux …), puisse faire progressivement advenir, dans un balancement entre l’Autre du désir et sa demande à l’Autre, sa propre voix dans l’expression de sa parole : perte, dépossession du cri pour conquérir sa voix, réel du corps qu’il faut consentir à perdre pour trouver sa voix de parole.

On a fait l’hypothèse que pour que le silence ait pu s’installer à la place de sa propre parole désirante, pour se faire entendre à son tour comme désirant, le sujet soit d’une certaine manière resté bloqué sous l’impératif de la voix de l’Autre, pour peu que ce dernier ait été perçu comme l’Autre – méchant. En effet, pour que la pulsion invocante puisse donner lieu à une subjectivation normale de l’infans, celui-ci doit à un moment rester sourd à l’impératif de la voix de l’Autre désirant. S’il est resté en deçà de ce seuil de surdité il ne peut à son tour, en tant que sujet, mettre en œuvre pour son compte la jouissance investie dans la prise de parole, malgré les inconvénients possibles du mal-entendu et des avatars qui s’ensuivent.

À partir de là nous nous sommes intéressés au passage du silence à une autre modalité du cri, telle que celle rencontrée au théâtre (référence faite à l’usage du côté primitif de la voix chez Antonin Artaud) ou dans la voix chantée, en particulier dans le chant lyrique. On est alors loin du cri du nouveau-né, cri de souffrance organique provoqué par la sortie hors du confort amniotique et la première irruption de l’air dans les poumons. La voix peut atteindre au cri dans l’opéra, en particulier dans le registre aigu de la soprano qui se situe souvent à l’acmé d’un grand air connu et attendu de tous. Mettant en jeu la totalité du corps en tant qu’instrument, elle est alors dans ce cri souvent désarrimée de son rapport à la parole, dans une mélodie d’où l’énoncé s’efface, pour n’être plus elle même que voix permettant d’atteindre au plus près la jouissance et sa maîtrise pour le chanteur, et la jouissance de l’auditeur.

Au décours des réunions de ce vecteur – recherche sur « Le corps, pas sans la psychanalyse », ce qui se dessine nettement c’est un partage de chacun, avec les autres, de l’expérience directe de son propre vécu mettant en jeu les rapports entre corps, voix et parole, dans des cas cliniques, artistiques (théâtre, chant lyrique), théorique et pratique d’animation d’ateliers.

La prochaine réunion aura lieu le Vendredi 3 mai, à 20h30 au 24 rue Galliéni à Cachan, où nous partagerons nos lectures du dernier livre de Pascal Quignard « L’origine de la danse » et développerons une idée originale de nouage apportée par Guido Reyna.

Geneviève Mordant

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