expo-demy-cinc3a9mathc3a8que

La  Cinémathèque  Française  rend  un  hommage  plus que  mérité  à  Jacques  Demy,  l’un  des  exposants  les plus singuliers et fantasques de la Nouvelle Vague. Or, en parcourant « le Monde Enchanté » tracé par cette rétrospective, on ne peut que penser à ce fragment de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges : Un homme se fixe la tâche de dessiner le monde. Tout au long de l’année, il peuple l’espace d’images de provinces, de royaumes, de montagnes, de baies, de vaisseaux, d’îles, de poissons, de maisons, d’instruments, d’astres, de chevaux et de personnes.  Peu  de  temps  avant  sa  mort,  il  découvre que ce patient labyrinthe de lignes trace l’image de son visage (1).

En même temps on croirait apercevoir, toujours en filigrane, une certaine résonnance avec chacun des chapitres du séminaire de Lacan consacré à l’éthique de la psychanalyse. Car on pourrait dire que dans son œuvre Demy aborde tour à tour, de la question de das Ding jusqu’à la demande du bonheur, en passant par le problème de la sublimation et sans oublier ni les paradoxes de la jouissance, ni la fonction du bien et du beau, ni même l’éclat de la position éthique d’Antigone.

Le tout organisé autour de cette devise qui fut la sienne, et qui est si justement mise en exergue dans l’exposition : « un film léger parlant de choses graves vaut mieux qu’un film grave parlant des choses légères ». Pour illustrer, évoquons rapidement l’aspect formel des films de Demy, le rôle agalmatique de ses héroïnes et sa  propre  position  subjective  face  aux  exigences  du show-business.

Les films de Demy sont toujours situés dans des univers aux couleurs très acidulées (on pense aux papiers peints, aux costumes, voire même à la bande imaginée par son camarade, Michel Legrand). Ce qui nous fait dire qu’il y aurait peut-être là une forme d’allusion à ce que le beau vient voiler (se faire trompe l’œil), à la présence de la Chose et de notre rapport au désir. Autrement dit, il s’agirait d’une indication sur comment l’expérience esthétique du beau vient leurrer, tout en le démontrant, le registre d’une pulsion destructive chez le sujet humain (2). C’est dans ce cadre qu’évoluent les héroïnes de Demy, sublimes héritières de la tradition de ces Dames qui inventèrent l’amour courtois, incarnées magnifiquement par ses muses : d’une Jeanne Moreau en alter ego de  Marilyn (La baie des an.g.e.s, 1962)   aux   retrouvailles   nombreuses   avec   Deneuve (Les parapluies de Cherbourg, 1963, Les Demoiselles de Rochefort, 1966, Peau d’Ane, 1970, L’événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune, 1973), sans oublier bien sûr les deux épisodes de Lola avec Anouk Aimée (Lola, 1960 et The Model Shop, 1968). Il y a dans chacune de ces rencontres une évocation sur la manière dont l’amour doit être régi par l’art et, en même temps, une réflexion sur ce que l’amour peut comporter d’arbitraire avec les exigences et les épreuves que ces Dames imposent à leurs chevaliers servants. Ce qui vient faire parfaitement anamorphose de la marque de ce que pour Lacan le mode de la sublimation dans l’art est soumis à un partenaire, en quelque sorte, inhumain (3).

Ce  qui  est  un  reflet,  finalement,  de  la  position  que tiendra Jacques Demy : tout au long son œuvre cinématographique, au cours de sa pratique artistique (photo, dessin, etc.), et, bien entendu, face aux intérêts et aux pressions économiques des producteurs, Demy a su assumer d’une façon discrètement héroïque ce pacte d’engagement et de fidélité vis-à-vis de sa propre vérité poétique, tel un chevalier envers sa Dame. Et de ce fait il aura bel et bien tenu, bien qu’à son insu, cette injonction qui parcourt l’enseignement de Jacques Lacan selon laquelle « la seule chose dont on puisse être coupable, c’est d’avoir cédé sur son désir » (4).

Guido Reyna

(1) – J. L. Borges, L’Auteur et autres textes, Paris, Gallimard, 1999.

(2) – « Elle nous éveille et peut-être nous accommode sur le désir, en tant que lui-même est lié à une structure de leurre », J. Lacan, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 280.

(3) – « La Dame est essentiellement ce que l’on a appelé plus tard, aux moments des

échos enfantins de cette idéologie, cruelle- et semblable aux tigres d’Ircanie ». Ibid., p 180

(4) – Ibid., p.370.

Partages 0