LA-GRANDE-BELLEZZA-1

Le réalisateur italien Paolo Sorrentino nous livre sous la forme d’un film baroque et surréaliste à souhait, une démonstration des difficultés que rencontre le parlêtre avec son propre désir. Sorrentino n’oublie pas non plus le désarroi suscité par les trahisons nombreuses et inévitables auxquelles ce désir est soumis, qu’un masque cynique et désabusé ne saurait occulter. La Grande Bellezza (2013) dresse le bilan d’un « jeune écrivain prometteur ». Celui-ci a préféré, plutôt que de s’engager dans une œuvre littéraire, se compromettre dans les mondanités, les nuits blanches pseudo intellectuelles et un certain plus-de-jouir évident. La remise en question arrive avec les premiers signes de la vieillesse, et se présente à lui à travers l’incarnation dans son entourage des traits du Réel de la Mort (le suicide, la maladie, l’âge), de l’Imaginaire de l’expérience spirituelle (la religion et la magie) et bien entendu de la dimension Symbolique aurait pu « cesser de ne pas s’écrire ». D’une certaine manière ce film reprend la suite d’un autre film italien, un incontournable dans l’histoire du septième art, La Dolce Vita (1960) de Federico Fellini dont Lacan lui-même a pu en faire le commentaire. (1) En tous cas, nous pouvons voir, dans ce film, l’une des destinées inconscientes possibles du personnage joué par Mastroianni. Marcello, comme Jep Gambardella (le personnage de Toni Servillo dans le film de Sorrentino), bien que beaucoup plus jeune, est un séducteur impénitent que les soirées et les fêtes interminables contraignent à la position d’écrivain désœuvré et frustré. Pour autant, Toni jette un regard amer et lucide sur le monde jouissif auquel il participe. L’un comme l’autre, toujours sur la Via Venetto, se laissent vivre nonchalamment dans des univers puérils où la satisfaction de toutes les pulsions règne et où leur esprit et leur compagnie sont très sollicités et recherchés.

che vuoi

Jusqu’à ce que, pour chacun d’entre eux, une rencontre avec das Ding ait lieu. Cette rencontre se fera, à chaque fois, sous les auspices d’un semblant du monstrueux, voire du mortifère (2) : pour Marcello ce sera certainement le regard de cette étrange chose marine – « c’est-à-dire je ne sais quoi de dégueulasse qu’on extrait de la mer avec un filet » (3)  – tandis que pour Jep ce sera un autre regard, celui de la Sainte ayant « épousé » la misère et la déchéance du monde dans sa mission en Afrique. Ces deux regards de l’Autre qui se posent sur nos héros ouvrent, paradoxalement (et avec la charge d’angoisse correspondante), tout en leur marquant enfin leur propre division subjective, la faille à travers laquelle pourrait être aperçue la grande bellezza qui se trouve dans l’envers de la dolce vita. Ou pour le dire d’une façon plus proche de notre proposition  : La Grande Bellezza montrerait  ce  qui aurait pu arriver à Marcello si, dans l’après-coup de La Dolce Vita, il avait persisté à « céder sur son désir ».

Guido Reyna 

1    Lacan J., Le séminaire, Livre VII : L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, pp. 295-296.

2    « Il s’agit encore de savoir quelle mort, celle que porte la vie ou celle qui la porte. » Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir » in Ecrits II, Paris, Seuil/Points, 1999, p. 290.

3    Ibid. 1, p. 296.

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