Nous sommes repartis des différentes étapes de la position du corps chez Lacan, puisque dans ses Écrits et tout au long de son enseignement il n’a cessé de faire « voyager » ce corps, au fil de sa réflexion, dans les différents registres du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire. À grands traits, il l’a placé au registre de l’Imaginaire dès « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je » (1949) – et même 13 ans auparavant dans sa communication « Le stade du miroir » à Marienbad -, dans le registre du Symbolique en tant que porteur des signifiants de l’Autre à partir de sa période structuraliste qu’il inaugure par « Fonction et champ de la parole et du langage » (1953) et enfin dans le registre du Réel, en tant que substance désirante et jouissante, dans son dernier enseignement amorcé par le Séminaire XIX « … ou pire ». 

Nous avons commencé par ce rappel parce qu’il était nécessaire à la tentative de proposer, pour la transmission de notre propre réflexion dans et au delà du cadre de ce vecteur « Le corps, pas sans la psychanalyse », un autre nouage à propos du corps en relation directe à la question de la voix comme objet a – telle que mise en jeu dans la pulsion invocante -, d’une part en nous fondant sur un partage de l’expérience directe du vécu de chacun de nous dans la clinique et dans les domaines artistique (littérature, théâtre, chant lyrique) et d’animation d’ateliers sur et par la voix, d’autre part en essayant aussi de l’articuler avec la notion grecque d’energeia. 

Dans une première étape nous avons inscrit dans trois ronds la pulsion, le désir et la jouissance, noués boroméennement autour d’un centre – point de capiton où se logent le corps et la voix comme objet a, pour autant qu’elle est le lien privilégié entre chair et dire.

Quant à l’energeia, une difficulté est d’emblée apparue pour définir ce concept de manière opératoire pour notre propos. Il a été repris par Jacques-Alain Miller dans la séance du 18 Mai 2011 de son dernier cours « L’Être et l’Un », où il énonce – s’appuyant je crois sur Lacan dans sa Télévision – que « …l’energeia grecque trouve ici son nom lacanien de jouissance ». Cependant nous avions l’intuition que l’ambiguïté des acceptions et usages de cette notion peut nous ouvrir un espace plus large dans la production d’un savoir sur le corps et la voix. Nous nous sommes reportés à ce qu’en dit Aristote dans le livre IX, chap. 6, de sa Métaphysique, où il introduit à son propos trois modes : l’acte, la puissance et le mouvement, imbriqués de manière suffisamment complexe pour que lui-même en dise : « … il ne faut pas chercher à tout définir exactement, mais se contenter quelquefois d’analogies », ce qu’il fait de multiples façons dans cet écrit.

Il nous semble, quant à nous, que comme pour les ronds du noeud borroméen il n’y a aucune primauté d’un de ces modes sur les deux autres et que chacun d’eux n’a de consistance qu’en rapport et en lien au deux autres. Dès lors nous avons tenté de combiner cette notion d’energeia, de la nouer avec la notion du « corps qui se jouit » – pour reprendre Jacques-Alain Miller un peu plus loin dans le même cours : « … ce que Lacan appelle le corps c’est l’incarnation du ça freudien, c’est le corps en tant qu’il se jouit » – pour en arriver à pouvoir argumenter une écriture possible de ce double nouage de l’energeia avec le corps qui se jouit :

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Nous avons finalement proposé une écriture dans ces termes :

• l’energeia en tant que mouvement, allant de la pulsion au désir et retour : l’objet de la pulsion, se détachant sur les bords du corps, est le moteur du mouvement de la pulsion vers le désir. En retour le désir, s’articulant toujours d’un manque, peut se retourner vers la pulsion pour y puiser son soutien.

• l’energeia en tant que puissance, entre pulsion et jouissance : la pulsion constante et « acéphale » agit comme une poussée vers la jouissance (phallique), comme vers un « au delà du principe de plaisir ». Inversement, la pulsion est portée par la jouissance du sujet « qui va sans doute à l’encontre de ce dont il pourrait se satisfaire, ou peut-être mieux, il satisfait à quelque chose ».

• l’energeia en tant qu’acte, du désir à la jouissance : dans la dialectique du désir le sujet, faute de jamais pouvoir nommer son désir, peut par son acte en trouver le masque dans la jouissance (de l’Autre), et inversement la jouissance, passant par les arcanes du fantasme, donne au sujet acte de son désir.

Enfin nous avons complété cette approche à partir des concepts freudiens d’inhibition, symptôme, angoisse tels que revisités et réutilisés par Lacan dans le Séminaire X « L’angoisse » et le Séminaire XXII « RSI », pour les loger respectivement dans pulsion, jouissance et désir, et ceci aux joints du mouvement, de la puissance et de l’acte.

Geneviève Mordant, 24 Mai et 21 Juin 2013

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