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1) Notre dernière séance fut consacrée à la lecture de la leçon  XX du Séminaire D’un Autre  à l’autre  intitulée « savoir  jouissance », plus particulièrement à celle du passage énigmatique de la trace à l’objet a : « ce qu’il y a, dit Lacan, de plus étranger pour représenter le sujet.» La topologie de l’Autre qui est corrélée à cet objet est celle qui se déduit du fait structural que le signifiant – comme trace effacée – ne peut se signifier lui même, sinon à représenter le sujet pour un autre signifiant ; ainsi l’Autre du sujet n’est pas complet (il manque un signifiant pour garantir la vérité dans la parole) et est « à sentir et à représenter comme ce qu’il en est de l’ensemble de tous les ensembles qui ne se contiennent pas eux-mêmes.» C’est le fameux paradoxe de Russell. Cet Autre, A troué, de ne pouvoir se contenir lui-même comme A, inscrit ainsi « l’enforme » de A, support de la trace : « La trace passe à l’enforme de A selon les façons diverses par où elle est effacée. Le sujet ce sont ses façons mêmes par quoi la trace comme empreinte est effacée.» L’objet-voix, comme objet a, est donc à concevoir à partir de cette équivoque jouant sur les façons d’effacer. Nous avons été du reste surpris de voir vivre cette structure dans un texte ancien de Freud, « sur les psychonévroses de défenses » (1896), où le fondateur de la psychanalyse s’emploie à démontrer, dans un cas de paranoïa, comment en effet ce brouillage des traces de jouissances est corrélatif d’un jeu « diplomatique » singu- lier à quoi l’hallucination est corrélée : « les mots entendus avaient toujours un caractère d’imprécision diplomatique ; l’allusion blessante étaient la plupart du temps dissi- mulée, dit Freud, la relation des phrases les unes avec les autres était déguisée par un mode d’expression étrange et des formes de langage inhabituelles : ces caractères sont généralement caractéristiques des hallucinations auditives des paranoïaques…» Freud montre alors que « les voix » hallucinées ne sont pas la reproduction d’un souvenir, mais des pensées « mises à voix haute.» (Laut gewordene), comme si une radio émettait les cogitations les plus intimes du sujet. Nous verrons comment Lacan, dans le cadre de la topologie des noeuds, reconsidère à nouveaux frais ce point nodal de l’hallucination, avec « l’Un tout seul » du rond de ficelle.

 

Quoi qu’il en soit, dans D’un Autre à l’autre, Lacan ne cherche pas à savoir comment l’Autre s’est constitué – il ne s’agit pas de considérations originelles confinant à un matérialisme des plus désuets comme dans le cognitivisme moderne ou les nouvelles théories de la connaissance où la topologie de la parole et de son corrélat de jouissance, trouverait son reflet dans le névraxe ; mais cherche-t-il plutôt à montrer en quoi la coupure « prédestine ces supports, définissables matériellement comme regard et voix, à la fonction d’être ce qui remplaçant la trace, institue cette sorte d’ensemble d’où une topologie se construit, qui, à son terme définit l’Autre.» D’où l’étroite parenté entre l’objet a et la fonction de l’écriture.

Le « donner de la voix » est autre chose qu’une ébauche de parole, un aboiement, car la trace lue par un être parlant est portée ou réinscrite ailleurs, – que là il l’avait déjà portée, ce là pouvant être conçu de façon plus ou moins mystique, plus ou moins mythique -, au lieu d’un Autre de la parole : « Cette réinscription, c’est là le lien qui le fait dès lors dépendant d’un Autre dont la structure ne dépend pas de lui.» C’est donc dans un temps logique second que la demande trouve à se structurer comme telle : C’est à dire qu’il faut supposer, dans cette perspective sub-struc- turale, que la voix ou le regard sont déjà construits sur supports « avant d’aborder ce qui va faire élément dans la demande.» Dès lors dans la pulsion orale ce qui est demandé c’est une place dans l’Autre, et rien qu’une place que Lacan fait équivoquer avec « plaquage » – plaquage sur une parois : « Ce qu’on demande avec les signifiants, soit le sein, voici quel est notre troisième terme, et vous voyez son lien à cette autre élément a, la voix. »

2)  Nous  avons  visionné  pour  finir  deux  remarquables épisodes – « Solitude » et « Neuvième étage » (1960) – de la série The Twilight Zone de Rod Serling où cette précellence de l’objet voix ou du regard quant à la demande est admirablement montrée – effet d’étrangeté garantie.

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– Dans « Solitude » : un homme seul, ne se rappelant plus d’où il vient, ni comment il s’appelle, erre des heures durant dans une petite ville déserte d’Amérique qui semble t-il est abandonnée de tout être vivant ; son angoisse et sa détresse vont alors augmentant quand il réalise qu’il ne reste que des traces d’habitants, mais rien que des traces qui ne renvoient qu’à d’autres traces…; seule la voix invoquante du sujet se fait alors entendre dans ce lieu vide, qui n’est pas un vide spatial, mais le vide de l’Autre ; la fin de l’épisode se conclut alors sur quelque chose qui se plaque sur la voute étoilée…

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– Dans « Neuvième étage » : une femme, l’anxieuse Marsha White, fait des emplettes dans un grand magasin, mais est désespérée de ne pas trouver l’objet précieux qu’elle veut offrir à sa mère, un dé à coudre en or ! Puis excédée, et suivant les indications d’un singulier portier d’ascenseur, elle se retrouve à un étage qui n’existe pas, y rencontre une étrange femme lui vendant – c’est d’ailleurs le seul objet à vendre ! – ce qu’elle cherchait. Tout semble rentrer dans l’ordre, mais Marsha s’aperçoit que le dé est écorné, et commence alors à entendre des voix. Elle découvre au bout du compte une étrange vérité sur sa place dans ce grand magasin où elle cherchait en vain l’objet perdu.

Karim Bordeau

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