nymp()maniac

« C’est bien là qu’est l’essence du droit- repartir, distribuer, rétribuer ce qu’il en est de la jouissance », pour que l’on puisse jouir sans trop en user.[1] C’est ainsi que dans son dernier enseignement Lacan ouvre la voie à travers laquelle une nouvelle réflexion sur la question des modalités contemporaines du « trop » dans la jouissance. C’est justement cet excès, ce gaspillage, ce « plus de jouir », qui semblerait circuler en filigrane dans celle qui est devenue « l’?uvre » du cinéaste danois Lars von Trier, tantôt à travers d’une certaine  provocation puérile, tantôt dans l’ancrage à une formalisation théorique et logique sous les commandements de son DOGMA 95.[2]

Dans son dernier film « Nymph()maniac – Vol. 1 & 2» (2013) Lars von Trier va jusqu’à montrer comment une jeune fille, une femme (Charlotte Gainsbourg) – pour qui rien dans la réalité matérielle, historique, ou même psychologique, n’est montré comme quelque chose, un objet traumatique, auquel pourrait être attachée sa compulsion -, s’adonne, non sans une certaine nonchalance, aux impératifs d’une jouissance illimitée. Par la même occasion, cette façon teinte d’une fausse légèreté, tout à la fois mélancolique et détachée, dans laquelle s’inscrit le fait d’offrir, d’abandonner même son corps, acquiert ainsi le lieu de métaphore fondamentale sur un poussé à jouir d’une part du corps de l’Autre [3] : Encore et Encore… ! Or, dira Lacan, « rien ne force personne à jouir, sauf le surmoi- Jouis ! ».[4]  Ainsi, Lars von Trier nous proposerait une lecture sur ce que veut dire le versant contemporain de « féminisation » du monde.

Autrement dit, il procède à une monstration des ravages produits par la fragilisation de l’ordre symbolique et des fictions qui le soutenaient jusqu’à présent, tant sur les positions des sujets que sur les liens sociaux,  avec les effets corrélatifs d’incertitude angoissante que cela implique. Dans un moment où cet ordre symbolique faiblit, avec une franche montée du réel sur le devant de la scène – qui se présente sur cette forme de « fantaisie aux allures du caprice»[5]– on pourrait se demander si ce film ne serait pas une mise à nu du semblant qui permet aux sujets de  border par la parole cet illimité de la jouissance. Dans ce sens, nous remarquerons la présence du personnage de ce voisin  qui au début du film accueille la jeune fille en détresse, sorte de juif errant cultivé et solitaire, et qui vient occuper une certaine position analytique. Il s’agit en effet de cette place qui permet de délimiter la zone du réel. De ce point de vue, le film fonctionne comme une construction analytique dont le point de départ serait le titre même, ce pas-tout  cerné par les dires du sujet, rien d’autre que l’enveloppe formelle d’un symptôme de notre époque.

Guido REYNA


[1]           J Lacan, Le séminaire XX : Encore, Ed. Seuil, Paris, 1975, p.10.

[2]                 Manifeste appelant au réalisme et à la « chasteté du style » écrit par Lars von Trier et Thomas Vintenberg.

[3]           J Lacan, Ibid.ant., p. 26.

[4]           Ibidem.

[5]           J.-A.Miller, Une fantaisie  in Mental- N°15, Février 2005, p. 9-27.

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