13._oh_grateful_colours_bright_looks_vi.jpg.crop_display

À propos de l’exposition : Linder, Femme/objet

au MAM jusqu’au 21 avril.

 

Féministe, explicite et répétitive, la férocité de l’exposition Linder a de quoi exaspérer. Salle après salle, des collages, des photos, du rock, du punk, de la danse et des slogans dénoncent – encore et toujours – la place de la femme dans la société de l’image. Des bouches à la place des seins, des corps couverts de nourriture, des fleurs ouvertes en guise de sexes. Ça glisse, ça coule, ça bouffe, ça gueule. Face à tant de colère, devant des revendications si outrancières, la critique et le public s’interrogent sceptiques : « Mais les choses n’ont-elles donc pas changé ? » ; « Ces images enragées ne s’adressent-elles pas plutôt au passé ?», « Et tout cela ne serait-il pas, au fond, un soupçon trivial ? »,

« L’esthétique de Linder ne serait-elle pas purement et simplement datée ? »(1), « Et, d’ailleurs, le catalogue de l’exposition ne ressemble-t-il pas davantage à un vieux magazine porno de la fin des années 80 qu’à un ouvrage digne de ce nom ? ».

Or  se  retirer,  un  poil  agacé,  devant  de  tels  constats, c’est non seulement rater l’enjeu de l’exposition (et de son catalogue) mais c’est surtout répéter le geste de domination contre lequel le travail de l’artiste ne cesse de s’élever. Au critique blasé face à l’esthétique de Linder, certes, quasi identique depuis bientôt trente ans, il faut donc répondre que, pour ne rien changer à l’intensité de ses vociférations, la dame a sans doute ses raisons. Essayons de voir lesquelles.

D’abord, à trop se réjouir des libérations et des évolutions qui   caractériseraient   gaiement   notre   contemporain, on  finit  presque  par  en  oublier  l’ampleur  du  chemin qu’il reste à accomplir. Si les images de Linder – sans doute crues mais presque toujours drôles et décalées – continuent, aujourd’hui encore, de faire appel à l’imagerie pornographique des revues des années 60, 70 ou 80, c’est que l’artiste a très bien perçu comment la place des femmes reste, aujourd’hui encore, largement entachée et attachée à la domination masculine en Occident comme dans le reste du monde. Linder agace moins parce qu’elle emploie une imagerie dépassée que parce qu’elle pointe comment le progrès de nos sociétés hyperindustrialisées n’a pas réussi à sortir les femmes du combat qu’elles doivent mener pour sortir de leur position d’objet, voire, parfois, de fétiche. Linder montre ce que la bienséance sociale refoule : la difficulté d’être femme ailleurs que dans le regard d’un homme.

Mais il s’agit aussi de lire le titre de l’exposition à la lettre : Femme/objet. A travers la dénonciation féministe, les collages de Linder s’imposent comme une réflexion sur  la  place  centrale  que  nous  accordons  aux  objets dans nos quotidiens. Dans les collages de Linder, au lieu des têtes et des sexes, surgissent des télévisions, des aspirateurs, des tourne-disques, des téléphones au design irrémédiablement lié à l’époque du Système des objets(2). A l’inverse d’une quelconque revendication passéiste, l’artiste montre ici, de façon visionnaire, à quel point la technologie et la profusion des biens matériels qui s’amoncellent depuis près de cinquante ans ont orienté l’usage de nos corps et de nos jouissances. Depuis ses premiers travaux, Linder découpe ses images au scalpel pour reconstruire des « techno-corps » : hybridations machiniques et humaines obsédées par l’obtention d’un plaisir ininterrompu. A l’heure du triomphe des caresses sur écrans tactiles et du commerce des transports amoureux sur l’Internet, l’œuvre de Linder apparaît comme une généalogie de ce que nous sommes en train de devenir. Son œil cru découpe et analyse la place de la femme dans l’économie du regard patriarcal. Ses images assemblent, en d’inconfortables synthèses, la convoitise insatiable, l’irrépressible envie et l’urgence de l’élan qui caractérisent les tourments du contemporain.

Bref, à condition ne pas trop vite le classer, on s’apercevra que l’art de Linder n’est pas démodé mais qu’il s’impose dans toute son intempestivité, qu’il est porté par la force et la liberté de celles qui s’engagent dans leur œuvre pour faire advenir une autre histoire, pour se donner un autre corps, pour inventer un peu de liberté. Linder – pseudonyme que l’artiste s’est donné en hommage aux dadaïstes allemands – ex-siste dans un ailleurs que la logique phallique et les lois de l’état civil ne prennent pas toujours en compte. Tant de détermination et d’engouement dans la lutte ne pourront qu’être du plus grand intérêt pour ceux qui – bientôt – s’engageront sur les voies d’ « après l’Œdipe les femmes se conjuguent au futur » . Derrière un voile, un slogan au néon de Linder énonce : « anatomy is not destiny ».

Fabrice Bourlez

(1) Cf. Entre autres les articles de P. Ardenne, in Art press, avril 2013, n°399 et de Judicaël Lavrador, Stéphanie Moisdon et Thomas Schlesser, in Beaux-arts magazine, février 2013, n°344.

(2) Cf. J. Baudrillard, Le système des objets, Paris, Gallimard, 1968.

Partages 0