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La réunion du 3 mai 2013 a donné lieu à de longs échanges à propos des lectures engagées par chacun du tout dernier livre de Pascal Quignard « L’Origine de la danse ». C’est une œuvre complexe, à multiples facettes, où le thème du corps est le fil conducteur qui guide l’ensemble de la démarche de l’écrivain et où le lecteur enseigné par la psychanalyse peut à son tour trouver son propre mode de cheminement. C’est pourquoi nous en avons choisi l’étude dans le cadre de ce vecteur.

Pascal Quignard y trace une arche qui va de l’origine du réel du corps et du sien aussi bien, à la lente constitution du moi décrite dans les souvenirs de son enfance qui fut d’abord muette, même à l’âge de l’abord du langage, puis à l’œuvre de sublimation (par un long passage par la musique) et de symbolisation par l’écriture que nous avons interprétée comme constituant en quelque sorte son sinthome. Finalement l’auteur y fait un retour à la réalité par sa participation sur scène à une œuvre chorégraphique bâtie pas du tout au hasard sur le mythe de Médée, en association avec et incarnation par Carlotta Ikeda : un spectacle de danse buto, danse de ténèbres et de renaissance de ses cendres apparue au Japon après les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki.

Le livre est construit à partir d’une multitude de lignes de coupure ou de partage où le corps est en jeu, mais pas seulement le corps, aussi par l’entrecroisement d’une abondance de métaphores de coupures faisant elles- mêmes partie des domaines du réel, de l’imaginaire et du symbolique. L’auteur passe et repasse sur ces lignes, les tressant entre elles de multiples manières. Nous ne pouvons en citer que quelques-unes. Il s’agit d’abord de la coupure réelle de séparation de la mère et du corps du nouveau-né, de sa « chute au monde » (« chuter » et « tomber » sont des signifiants partout récurrents dans l’œuvre) associée à d’autres coupures de passages de l’obscurité amniotique à la lumière (le noir et les ténèbres y sont aussi omniprésents), du milieu liquide anaérobie à la douleur de l’envahissement de l’air dans les poumons. Puis coupures imaginaires du corps de l’enfant au moment de la découverte de l’usage de son sexe, mais aussi bien dans l’histoire les lignes marquées par une chute de cheval chez Saint-Paul et Montaigne, projetant le premier dans la foi chrétienne et le second dans l’écriture de ses œuvres majeures. Enfin coupures symboliques du corps dans le mythe de Médée (par quatre fois, pour les meurtres de frater, puer, infans et fœtus), mais aussi retrait du corps de Moïse au désert en deçà du franchissement de la frontière de la terre promise (« Je préfère une terre promise à une terre due ») et enfin représentations corporelles de danse dans le puits noir de Lascaux, lors de la première figuration humaine de l’Histoire peinte dans la nuit. 

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Pour autant pulsion, désir et jouissance participent également au tissage de ces lignes et à leurs nouages : la pulsion première, primordiale, d’avant même la pulsion invocante du nouveau-né, liée à la voix de la mère entendue dans son ventre, le désir des mères d’enfanter des corps (« Pourquoi les femmes désirent-elles tellement des enfants ? Pour qu’ils les vengent »), enfin la jouissance, qu’elle soit sexuelle dans l’« Urtanz » et le coït de l’engendrement, antérieure même à la danse du fœtus dans la poche amniotique, ou d’abandon total du corps qui tombe à la renverse dans les bras de quelqu’un qui l’accueille à l’issue d’une séance de transe, « comme une bonne naissance possible et confiante ». Ce ne sont là que quelques exemples épars.

Nous avons esquissé une comparaison entre l’approche du corps par Pascal Quignard et celle de Romeo Castellucci dans sa dernière pièce présentée en Avril dernier au Théâtre de la Ville « The four seasons restaurant ». C’est là encore le thème de la séparation et de la (re)naissance qui est incarné avec lenteur par un groupe de jeunes filles, qui au début du spectacle se coupent la langue pour en faire des chutes dévorées par un chien mais qui, dans la suite, accouchent d’elles-mêmes dans une chorégraphie maniériste pour se retrouver nues et prises dans un maelström de fin du monde dans un état d’extase mystique devant une gigantesque effigie de femme christique aux yeux mi-clos. Enfin  nous  avons  évoqué  d’autres  nouages possibles du corps, du désir, de la pulsion et de la jouissance : ce  sont  spécifiquement  ces  nouages  qui  feront  l’objet de nos discussions à partir notamment du Séminaire X « L’angoisse », du dernier cours « L’Être et l’Un » de Jacques-Alain Miller où il réinvestit le concept d’energeia d’Aristote, mais aussi d’autres éléments artistiques d’actualité explorés par chacun dans les domaines du théâtre et de la littérature.

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La prochaine séance aura lieu le vendredi 24 mai à 20h30, à Cachan, 24 rue Galliéni, et la suivante le vendredi 21 Juin, même heure et même endroit.

Contact : Geneviève Mordant, 06 08 26 49 46 genevieve.mordant@gmail.com

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