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Avec « Les braises », S. Marai noue par l’écriture ce que son propre désir de vie doit à la mort. Si sa fiction romanesque raconte la rencontre ratée entre un homme, Henri/Conrad, et une femme, Christine, elle éclaire aussi d’une lumière ardente la cause du désir comme étant un vide fondamentalement angoissant. Dans ce roman, S. Marai dédouble la rencontre avec l’absence radicale de réponse dans l’Autre pour garantir le rapport sexuel en donnant à cette histoire subjective humaine sa dimension d’ex-timité Historique. Pour cela, il introduit dans sa fiction de la rencontre entre deux vieux amis rivaux pour la possession d’un même objet, la figure mythique du « Cerf Merveilleux », symbole de la Hongrie humaniste, indépendante et unitaire sans cesse mis à mort par des guerres et sans cesse renaissante. Le Cerf métaphorise la poursuite et l’impossible saisit de l’objet du désir. Et pour rendre-compte de façon plus essentielle encore que l’objet est de toujours perdu, S. Marai divise son écriture, la fait équivoquer : le cerf est l’animal chassé par Henri et Conrad et le Cerf est le symbole de l’objet du fantasme sous-tendant le désir d’une « Hongrie-Européenne ». La fiction en appelle au mythe, l’écriture se divise et, en se divisant, enchâsse un vide cause d’un désir. En logeant dans son écriture même la division qui la cause, S. Marai nous enseigne qu’une perte fondamentale origine son désir d’écrire. 

Dans ses « confessions », S. Marai écrit : « J’ai tout perdu sauf la nostalgie de l’empire Austro-hongrois d’avant la deuxième guerre mondiale. » dans ces mêmes « Confessions », il raconte son enfance où la vie était joyeuse et riche des bavardages incessants entre les différentes langues des différents peuples qui composés alors l’Empire Austro-Hongrois. Il y relate aussi l’effondrement de cet Idéal Européen avec la guerre de 14-18 et le Nazisme. Face à ce qu’il nomme « la méchanceté qui fonde le monde et le fait marcher », S. Marai connait toujours plus d’exils et s’engage toujours plus dans une écriture de la disparition. Son roman « Les Braises » dit cette absence, cette fin, cette disparition qui le tourmentent. En 1942, lorsqu’il écrit « Les braises », S. Marai a déjà connu les répétitions traumatiques de l’Histoire et leur intime résonnance mortifère de solitude et de silence : en 1920, 1° exil en Allemagne, en 1923, 2° exil à Paris, puis en 1928, retour en Hongrie où règne bientôt le régime autoritaire pronazi de Horthy. Son roman se tient tout entier dans cette seule nuit de retrouvailles entre deux vieux amis qui se souviennent ce qu’ils furent et ce qu’ils ne sont plus. Les paroles qu’ils échangent, disent la répétition d’une Histoire qui a trop souvent nié la réalité de leurs mondes intimes. C’est cette perte irréparable d’un passé « heureux » qui dans l’écriture de S. Marai, articule toujours plus étroitement la parole échangée et le poids du silence, l’intime fragilité et le collectif qui le dépasse et le nie, l’écrit littéraire et la langue maternelle. Les retrouvailles sont impossibles. Le deuil de la langue maternelle ne finit pas. Le monde n’a plus de certitudes. Ce sentiment de vide, S. Marai trouve à le loger dans l’écriture, le lieu possible, pour lui, d’un « pas-tout » indicible et nostalgique.

S. Marai fixe son tourment dans l’écriture même. Et tandis qu’il marche sur les traces de la langue « parfaitement ordonnée » des écrivains qu’il admire, il rejoint en lui-même le silence où se fait entendre la voix d’une lalangue qui ne cesse de lui parler et fait irrésistiblement résonner dans son écriture une « indicible passion ». Ecrire pour S. Marai est sa manière de faire symptôme. Ecrivain prisonnier d’une mélancolie irrépressible, il troue la belle langue «maitrisée » et enserre dans ses Lettres une exquise jouissance. Alors prend fin la brûlure de l’insupportable perte traumatique et palpite un mystère qui nous touche.

Ce rempart romanesque capable de repousser la mort, S. Marai n’a cessé de le construire jusqu’à ce que l’inéluctable finisse par l’emporter. Après avoir tenté sans relâche pendant ses 41 années d’exil de saisir un « bon-heurt » en écrivant en Hongrois, sa langue maternelle, S. Marai se suicide, à 89 ans, 2 ans après la mort de sa femme et 1 an après la mort de son fils. La solitude et le silence de l’ex-sistence n’ont pas d’explication.

Marie-Christine Baillehache, 4 juillet 2013.

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