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A propos de The Chessroom Atelier Rouart (75016), du 19.04.13 au 19.05.13

Sinziana Ravini, curatrice d’expositions et critique d’art, aime poser des questions embarrassantes. On se souviendra de celles qu’elle adressait aux psychanalystes dans son roman-exposition The hidden mother, en novembre dernier (1). Aujourd’hui, elle nous revient – toujours sur le même principe d’une exposition relancée non pas par un traditionnel catalogue en images mais par un véritable travail d’écriture romanesque – avec un thème plus politique mais pas moins intrig(u)ant.

L’exposition The chessroom réunit deux équipes d’artistes (l’une française, l’autre suédoise) autour d’une partie d’échecs métaphorique dont l’enjeu est de taille et s’énonce : « L’art peut-il changer le monde ? ». Les œuvres des artistes (beaucoup de vidéos, mais aussi des photos et des installations) comme leurs propositions écrites s’avancent comme autant de tentatives pour relier éthique et esthétique, politique et poétique. Tour à tour se voient évoqués la démocratie (Cf. la finesse des installations de Margaux Bricler), l’utopie (Cf. le roadmovie à travers différentes communautés post-capitalistes de John Jordan et Isabelle Frémeaux), la maladie mentale (Cf. la célèbre vidéo  re-mettant  en  scène  les  tortures  psychiatriques comme une histoire racontée à plusieurs voix et sur plusieurs voies afin qu’émerge quelque chose qui ne relève plus strictement ni du personnel ni de l’informationnel mais de tensions, de transversalités à la fois sociales, cliniques, critiques et plastiques (de tels parcours sont particulièrement bien mis en évidence par le gigantesque schéma  diagrammatique  de  Julien  Prévieux).  «  Les jeux les plus nobles comme les échecs sont ceux qui organisent une combinatoire des places dans un pur spatium infiniment plus profond que l’étendue réelle de l’échiquier et l’extension imaginaire de chaque figure » (2). Rois, reines, blancs et noirs, fous et cavaliers, Suède ou France, chaque œuvre de l’exposition, chaque texte du catalogue, s’impose comme autant d’efforts pour relancer le jeu, autant d’essais pour remettre en route la réflexion face à nos démocraties capitalistes agonisantes.

« Penser, c’est émettre un coup de dés » (3). The chessroom, orienté notamment par les réflexions de la très lacanienne Chantal Mouffe, jette les dés sur l’échiquier de la pensée afin de déplacer la partie où nos vies se jouent vers des horizons symboliques inédits qui négocient le sens à nouveaux frais. Il n’y a à ce jeu ni perdant ni gagnant mais, par-delà les consensus mous et les antagonismes sourds, une recherche d’un « agonisme » : échanges, débats, conflits d’intérêts qui se font source d’émulations et de sublimations. Le tout dans l’espoir de faire naître – enfin – des capacités d’agir.

Fabrice Bourlez

(1) L’exposition roman psychanalytique The hidden mother s’est tenue à l’atelier Rouart du 12 octobre au 17 novembre 2012. Sinziana Ravini l’avait conçue en collabora- tion avec Estelle Benazet, nous en faisions le compte rendu pour Eclats de Paris en novembre dernier.

(2) Gilles Deleuze, L’île déserte et autres textes, Paris, Ed. de Minuit, 2002, p.245. (3) Ibid.

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