Capture d’écran 2014-03-18 à 16.55.06

J. Conrad écrit « Le cœur des ténèbres » en 1899 pour porter à la fiction sa propre rencontre douloureuse avec le réel sordide du colonialisme Belge au Congo. Transposant sa propre remonté du fleuve Congo sur le vapeur dont il est le capitaine, il fait vivre son personnage Marlow « au milieu de l’incompréhensible », lui faisant éprouver tour à tour répulsion et fascination. Vols à main armée, meurtres à grande échelle, esclavages et travaux forcés accompagnent de leurs ténèbres le voyage de Marlow jusqu’au pont culminant de son expérience : sa rencontre avec Kurtz. « J’ai côtoyé le démon de la violence, le démon de la cupidité et le démon du désir brulant ; (…) Mais là, sur ce flan de colline, je sus que sous le soleil aveugle de cette terre, j’allais faire connaissance d’un autre démon d’une folie avide et sans pitié. Quant à l’étendue de sa traitrise, il me faudrait pour la découvrir attendre plusieurs mois et aller mille miles plus loin. » (J. Conrad, « Le cœur des ténèbres », Ed. Poche, p. 51) Au cours de son voyage vers le réel de la jouissance dont Kurtz est le nom ultime, Marlow voit surgir devant lui une « carcasse noire » dont « les yeux enfoncés » « énormes et vides » le regardent. Cette apparition d’horreur qui  regarde et angoisse est la transposition fictionnelle par laquelle l’écrivain J. Conrad éclaire ce que J. Lacan nous apprend à reconnaitre comme étant « l’œil inerte de la chose marine (…) ce par quoi nous sommes le plus regardés » (Séminaire X, « L’angoisse », Ed. Seuil, p. 293) ; soit l’émergence sous un mode inquiétant de l’objet (a). Ce regard tourné « d’une façon insupportable, effroyable » vers le vide donne sa forme romanesque  à un réel de jouissance qui fonde l’écriture de J. Conrad. Au-delà de son récit, par cette forme consistante du « regard vide », l’écrivain  condense et fait vibrer un objet plus-de-jouir qui le fait écrire.

Dans son film « Apocalypse now », F.F Coppola reprend ce regard aveugle et le présentifie dans le regard impavide du capitaine Willard qu’il ira jusqu’à filmer au plus prés de la caméra pour lui donner la consistance d’un œil désubjectivé. Confronté à ce qui troue la structure même de l’image cinématographique, le spectateur est affecté d’une inquiétante étrangeté qui ne le laisse pas tranquille.

Le maniement de l’écriture de l’image de F.F Coppola rejoint le maniement de l’écriture de J. Conrad. Tous deux travaillent le langage qui est le leur, littéraire et cinématographique, pour rendre compte de sa structure de réel. Non seulement, l’un écrit et l’autre filme à partir d’un objet qui cause son désir d’écrire et de filmer, mais encore, l’un et l’autre fait émerger par et dans leur écriture singulière quelque chose de réel. Chez J. Conrad comme chez F.F. Coppola, le regard est ce qui met en présence et voile ce réel qui empêche que tout puisse se dire et se montrer. L’incommunicable de la mort et de la destruction aveugles est au centre du plus intime de leurs préoccupations. Le champ lexicale horrifique, l’agencement fragmenté du récit, les cadrages panoramiques, le montage séquentiel millimétré impliquent et perturbent le lecteur et le spectateur. Impossible d’échapper à sa rencontre avec un point d’opacité radicale. Inéluctablement, une question s’impose :

Après que l’impératif de jouissance des colonialismes et des impérialismes guerriers aient détruit dans l’horreur les idéaux, comment exercer la fonction de père ?

Marie-Christine Baillehache.

Notre prochaine réunion de travail sera le Mercredi 2 Avril à 20h, rue de Navarin.

_____________________

« Voilà ce par quoi nous sommes le plus regardés, et qui montre comment l’angoisse émerge dans la vision au lieu du désir que commande (a). »
J. Lacan, Séminaire X « L’angoisse », Ed. Seuil, 2004, p. 293.

Partages 0