Marie-Christine Baillehache

Tout au long de son œuvre cinématographique, F. Coppola n’a pas cessé de mettre en scène un lien père-fils où pèse sur le fils le poids du pire du père, où le fils « se heurte à une montagne (et) trouve une voie pour continuer à exister. »[1] En 1979, avec « Apocalypse now », il montre la guerre comme un spectacle grandiose pour mieux en révéler cette vérité masquée : une irrémédiable violence meurtrière troue la fonction symbolique paternelle en un point impossible à représenter. Par l’audace de sa mise-en-scène, par l’intensité de ses images et par la magistrale nouveauté de ses constructions scéniques, F. Coppola métaphorise le réel de la guerre technologique américaine du Viêt-Nam et y radicalise l’enjeu de la transmission du manque propre à l’amour et au désir face au réel de la pulsion de mort.

Avec la remontée du fleuve on passe du colonel Kilgore, figure histrionesque incohérente ne maniant que les semblants de la virilité infaillible, au colonel Kurtz, figure totémique du père jouisseur de la horde primitive freudien, et au capitaine Willard, figure de l’antihéros divisé par ses pulsions destructrices. On est à chaque fois confronté au père qui ne tient pas jusqu’à atteindre ce point de réel où « rien ne manque »[2]. Le colonel Kurtz est la figure paternelle  que le fils, incarné par le capitaine Willard, veut rencontrer parce qu’il pense que celui-ci a quelque chose à lui dire  sur la jouissance qui les habite l’un et l’autre.

Dans la scène inaugurale où Willard reçoit de son Etat-major son ordre de mission de tuer « le plus remarquable officier des Etats-Unis » qui a atteint « son point de rupture », c’est la voix et l’énoncé hors-sens trouant le filet symbolique des idéaux de l’armée américaine, qui l’attirent et l’engagent :

”J’ai observé un escargot qui rampait le long du fil d’un rasoir. C’est mon rêve. C’est mon cauchemar. Ramper, glisser le long du fil de la lame d’un rasoir et survivre.”

Dans la scène finale, lorsque Willard se trouve enfin face à Kurtz, le père qu’il est venu rencontrer est alors un père qui avoue sa duperie, son erreur et sa faute et qui demande au fils qu’il “l’arrache à sa douleur” d’avoir pris ses ordres de l’obscénité de la jungle:

“Je crains que mon fils risque de ne pas comprendre ce que je me suis efforcé d’être. Et si je devais être tué, Willard, je voudrais que quelqu’un aille chez moi parler à mon fils. Tout lui raconter. Tout ce que j’ai fait. Tout ce que vous avez vu. Parce qu’il n’y a rien au monde que je déteste le plus que la puanteur des mensonges. Et si vous me comprenez, Willard, vous ferez cela pour moi.”    

Et tandis que Willard tue Kurtz, l’armée indigène de Kurtz sacrifie un taureau selon un rituel sacré. La conséquence de la faute du père est qu’il revient au fils de barrer la jouissance. C’est désormais à “Will-hard”, en quittant l’armée américaine, de se faire lui-même “le porte-voix”, selon la belle expression de Philippe Doucet, de cette vérité dont J. Lacan énonce qu’elle est celle du drame d’Oedipe:

“C’est toujours par quelque franchissement de la limite, bénéfique, que l’homme fait l’expérience de son désir.”[3]

  

 « C’est là que commence l’au-delà du principe de plaisir. Quand la parole est complètement réalisée, quand la vie d’Oedipe est complètement passée dans son destin, que reste-t-il d’Oedipe ? C’est ce que nous montre Oedipe à Colonne : le drame essentiel du destin, l’absence absolue de charité, de fraternité, de quoi que ce soit qui se rapporte à ce qu’on appelle les sentiments humains. » J. Lacan, Le Séminaire Livre II, « Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse », Ed. du Seuil 1978, p. 269.

 

Prochaine reunion le 14 Mai 2014 à 20 h,  Rue de Navarin.

 

[1] “Entretien avec F. F. Coppola”, Cahiers du Cinéma, déc- 2009, p.16.

[2]J. Lacan, Séminaire 16, « D’un Autre à l’autre », Ed. Seuil, 2006, p. 299.

[3]J. Lacan, séminaire 7, « L’éthique de la psychanalyse », Ed. Seuil, 1986, p.357.

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