Lenvers de Paris 14 juin

Le Hors champ de la maternité

entre sexualité et procréation

La journée sera consacrée au  lien impossible entre sexualité et procréation : impossible à penser, à figurer, à représenter .

Les enfants s’en tiennent au déni de la sexualité des parents, imaginant des  romans familiaux qui mettent en scènes d’autres protagonistes que ceux présents, ou aux  théories sexuelles infantiles qui court-circuitent systématiquement  le sexe dans la procréation…

Avec qui une femme fait-elle  un enfant? Et comment ? Ces questions restent ouvertes et au-delà de toute anamnèse concrète: elles sont au centre des fantasmes mis en jeu dans toute maternité – que ce soit du côté de l’homme ou de la femme . L’analyse montre la place qu’occupent ces  fantasmes dans le parcours d’une maternité. Mais ce sont aussi des artistes qui peuvent les dévoiler: c’est la voie que nous avons choisie pour cette journée.

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– Le matin : « La mère vierge »

la virginité – avec la figure de la vierge mère, dite aussi par Dante fille de son fils – est au centre du film « Je vous salue Marie » de Jean Luc Godard . La projection sera suivie d’une table ronde sur ce film sorti en 1984, qui fit scandale en son temps, même s’il présageait des questions qui apparaîtront plus tard autour des avancées des biotechnologies de la procréation.

Godard adapte le récit de l’Annonciation dans le monde moderne en faisant un parallèle entre le mystère de la conception d’un enfant et celui de la création  de la vie des fictions pour expliquer ses origines, entre hasard scientifique et volonté divine… Le film commence par l’atterrissage d’un avion lorsque l’archange Gabrielaccompagné d’une fillette monte dans un taxi dont le chauffeur Joseph apprend  que sa fiancée Marie est enceinte

Dans «Je vous salue Marie », Jean-Luc Godard montre que la mère n’est pas celle qui donne la vie, mais plutôt celle qui la reçoit.

Si Marie reçoit une vie déjà là à travers un projet divin, aujourd’hui  les procréations médicalement assistées, par FIV ou ICSI, mettent aussi en jeu un embryon déjà là, sa formation précédant son implantation, sa venue dans le corps.

D’où vient cette vie ? C’est la question sans réponse, même pour ce gynécologue qui examine Marie : « Je me suis toujours demandé ce qu’on pouvait savoir d’une femme… Il y a un mystère ».  Pour la femme aussi. Être mère, c’est aussi le devenir. Et rester femme, comme dans le dernier plan de « Je vous salue Marie », où Marie après avoir reçu ce salut, applique un bâton de rouge sur ses lèvres, encerclant de rouge le noir de sa bouche grande ouverte, sur un air de la Passion selon St Mathieu.

– L’après -midi, en contrepoint« les filles-mères »

Autour de l’exposition des sculptures de Makhi Xenakis, “les Folles d’Enfer” , celles qui étaient victimes du grand renfermement des femmes à  la Salpêtrière, parmi lesquelles il y avait aussi celles qu’on appelait  » les grosses « , les « filles-mères » de cette époque-là, ( dont le corps trahissait une sexualité réprouvée, et à qui l’enfant était retiré.

Invitée à exposer ses sculptures dans la chapelle de la Salpêtrière, Makhi Xenakis découvre dans les archives  de cet hôpital, au terme d’un long travail d’exploration, le réel des femmes internées autrefois dans ce lieu.  Il s’agit en effet du plus grand lieu d’enfermement de femmes pendant  deux siècles  jusqu’à l’arrivée de Charcot ; 8000 femmes enfermées ensemble, toutes celles dont la société ne voulait plus : les filles-mères, (les grosses),  les mendiantes, les prostituées, les folles, les épileptiques, les adultérines, les orphelines, les juives, les protestantes, les aveugles, les crétines de toutes sortes… Ces Folles d’Enfer,  exclues, serrées les unes contre les autres, nous regardent en même temps que le noir de leurs yeux troués nous dévoile  leur mystère au-delà de leur enfermement. Entre champ et contrechamp, elles pointent le hors champ de la féminité, une autre jouissance que celle à laquelle on les a assignées. Cette rencontre inattendue dans ce monde de chaos, provoque chez cette artiste un point de bascule qui l’engage inexorablement dans un double investissement d’écriture et  de sculpture.

Cette journée , qui évoluera de la mère vierge à la fille mère , se consacrera à déployer  la panoplie des fantasmes qui se construisent sur le réel d’un lien impossible entre sexualité et procréation, quelles que soient les coordonnées relatives de différentes époques. Une question à revisiter aussi à l’ère de la science !

François Ansermet et Nouria Gründler

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