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Vecteur « Le corps, pas sans la psychanalyse »

« Qu’attendons-nous toujours au lever du rideau ? », demande Lacan dans « L’Angoisse » à propos du rapport de la scène au monde. Chaque sujet – spectateur possède sa propre réponse, singulière, à cette question quand il vient chercher des bouts de réel qui résonnent avec sa propre jouissance, jouissance du bout de langue et du bout de corps qu’il cueille au passage dans ce que lui donne à voir et à entendre l’acteur qui met en œuvre in situ, sur la scène contemporaine, son corps dans sa présence et avec son energeia. La résonance en question n’est que pure répétition du même dans l’inconscient puisqu’il s’agit pour l’un comme pour l’autre de la jouissance – et de la jouissance du corps en tant qu’il se jouit.

La fonction de la répétition est donc pour le spectateur, en ce qui le concerne dans son corps, de faire le lien entre présentation et représentation, présentation hic et nunc de ce qui lui est donné à voir là et dans l’instant présent – la monstration d’un corps qui se jouit -, et représentation au sens de l’idée qu’il se fait de quelque chose (la Vorstellung freudienne), et non pas au sens de « présentation à nouveau ».

Pour autant, cette répétition du même n’exclut pas la possibilité de l’accident, de l’irruption d’une variation, d’un imprévu, de ce qui est guetté, attendu par l’enfant qui exige « que le conte soit toujours le même, que sa réalisation racontée soit ritualisée, c’est à dire textuellement la même […] Cette variation fait oublier la visée de la signifiance en transformant son acte en jeu ». La visée de la signifiance qu’il s’agit d’oublier est celle d’un impossible à rejoindre, à atteindre pour le sujet et qui, dans une conjonction impossible et toujours manquée le conjoindrait à son être de jouissance. Il convient alors de considérer la répétition non comme une pure reproduction mais plutôt comme une attente de variation, de modulation, soit de ce que Lacan nomme dans Les quatre concepts… « ce glissement [qui] voile ce qui est le vrai secret du ludique, à savoir la diversité la plus radicale que constitue la répétition en elle-même ».

Dès lors on se doit de prendre en compte, dans l’écart entre présentation et représentation, la répétition dans sa dimension purement temporelle, comme une scansion ou un battement entre deux points, « entre cet instant de voir où quelque chose est toujours élidé, voire perdu, de l’intuition même, et ce moment élusif où, précisément, la saisie de l’inconscient ne conclut pas ».

C’est précisément sur cette dimension temporelle d’une attente de nouveau, non plus sur une scène théâtrale mais dans des présentations de vidéos, que joue Bill Viola dont on peut voir actuellement une rétrospective au Grand Palais. Dans la présentation de différents corps, ce pionnier de l’art vidéo joue le plus souvent avec une attente longuement renouvelée du spectateur, jusqu’à la possibilité d’un véritable point d’angoisse de ce dernier, avant qu’il ne s’aperçoive que le même n’est plus tout à fait le même, qu’une authentique métamorphose de la scène et des corps se manifeste très lentement sous ses yeux. On arrive là à jouir de l’art même de la répétition, comme d’un rendez-vous avec quelque chose qui se dérobe.

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Dans notre réflexion à propos du Corps-pas-sans-la-psychanalyse nous pensons ainsi que ce qui paraît sur la scène théâtrale, chorégraphique ou performative rejoint en quelque sorte, quoique de manière plus manifeste, ce qui est visé du réel du corps jouissant dans l’expérience analytique au fil des séances. C’est aussi ce qu’on retrouve, entre danse, théâtre et performance dans les spectacles de Pina Bausch qui noue représentation, répétition et présentation : ce qu’elle montre est très justement décrit par Camille Laurens dans « Encore et jamais »  : « Voir les danseurs de Pina Bausch, c’est éprouver dans son propre corps l’urgence compulsive d’actions éternellement renvoyées à elles-mêmes, recommencées car empêchées, reprises parce que manquées, ou bien réitérées parce que jouissives ».

 

Nous continuerons notre réflexion lors de notre prochaine réunion, qui aura lieu le Jeudi 26 Juin à 20h30, au 24 rue Galliéni à Cachan.

Contact : Geneviève Mordant, 06 08 26 49 46

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