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Marie-Christine Baillehache

Le drame que J. Conrad déplie dans son roman « Le cœur des ténèbres » et dont F. Coppola s’est inspiré pour son film « Apocalypse now », est celui de la rencontre du sujet avec « l’heure de sa vérité ».[1] Et si cette heure de la rencontre du sujet avec sa vérité, J. Conrad et F. Coppola mettent tout un roman et tout un film à en lever le voile ultime, c’est qu’ils savent qu’il faut du temps pour que le sujet se fasse au réel que cette rencontre révèle. Que le premier dénonce les atrocités commises par les colonisateurs au 19° siècle ou que le second prive de toute signification les souffrances humaines impliquées par la guerre technologique américaine du Viêt-Nam au 20° siècle, tous deux se rejoignent pour mener radicalement leur création jusqu’à un ultime point de réel. Cette butée que J. Conrad nomme « Tout au fin fond » et F. Coppola « L’horreur ! L’horreur ! », J. Lacan l’épingle «  du signifiant de l’Autre avec la barre – S (A/). »[2]

« Le grand A barré veut dire ceci. En A – qui est, non pas un être, mais le lieu de la parole, le lieu où repose, sous une forme développée, ou sous une forme enveloppée, l’ensemble du système des signifiants, c’est-à-dire d’un langage – il manque quelque chose. »[3]

Qu’aucun signifiant dans l’autre ne garantisse l’être du sujet est cette vérité désespérée logée au cœur de l’inconscient dont J. Conrad témoigne dans une lettre à Cunningham Graham : « Parfois, je perds tout sens de la réalité en une espèce d’effet de cauchemar produit par l’existence. » et que F. Coppola traduit avec l’image métaphorique d’ « un escargot (rampant) le long du fil d’un rasoir ». Cette « vérité sans vérité », ce « cauchemar », ce « fil du rasoir » l’un comme l’autre l’incarnent dans la figure mythique du « Grand Homme d’exception » dont la bouche  profère des « supplications ignobles », des « menaces abjectes », de « vils désirs », « de la bassesse », « de la torture », « de l’angoisse impétueuse »[4] : le Colonel Kurtz. Véritable père freudien de la horde primitive, figure mythique d’une jouissance transgressive, surmoi obscène et féroce, Kurtz laisse le capitaine Marlowe-Willard aux prises avec un vide qui le concerne, un vide où il est question d’un consentement du sujet à perdre une part de vie.

C’est en remontant le fleuve tumultueux  de sa propre interrogation sur son désir que le Capitaine Marlowe-Willard arrive jusqu’à l’énigme de la jouissance obscure du colonel Kurtz et se confronte à devoir poser un acte dont la conséquence est que celui-ci une fois effectué, le sujet « se sépare de quelque partie de lui-même. »[5] Cet acte est fondamentalement son consentement à la mort du colonel Kurtz. Cette mort consentie est un acte de coupure qui barre  le tout phallique représenté par le colonel Kurtz et opère un changement du sens du désir chez le sujet Marlowe-Willard. C’est après avoir coupé-court à la jouissance dominatrice et cruelle du père tout-phallique (Kurtz signifie « petit » en allemand, renvoie au « petit père du peuple » et s’homophonise avec « court » en français) que Marlowe-Willard trouve à soutenir son désir d’un « petit reste » issu de cet Autre Surmoïque : « Kurtz discourait. Cette voix ! Elle garda sa profonde résonnance jusqu’à la fin. Elle survécut aux forces de cet homme et continua à dissimuler dans les plis magnifiques de l’éloquence, les ténèbres arides de son cœur. (…) La voix s’était tue. Y avait-il jamais eu autre chose ? »[6]

La mort du Colonel Kurtz  a opéré une coupure salvatrice dans les phrases sans queue ni  tête de l’Autre-Jouissance, faisant émerger l’objet voix qui « fait toujours intervenir dans le discours le poids du sujet, son poids de réel. »[7], ses « exigences vraies »[8]. Arrivés au terme de notre recherche sur le roman de J. Conrad « Le cœur des ténèbres » et sur le film de F. Coppola « Apocalypse now », nous découvrons que ce qui cause la création de ces deux artistes est un objet privilégié  inarticulable dont J. Lacan nous enseigne que « c’est en ceci que consiste le fait de l’inconscient. »[9]

« Il y a au fond du tableau cette scène qui (…) de lui va faire un court instant, va faire un homme (…) capable de se battre et capable de tuer (…) d’où il sort littéralement autre, avec le cri que je vous ai dit – This is I, Hamlet the Dane. »
J. Lacan, Séminaire 6, « Le désir et son interprétation », Ed. de La Matinière, 2013, p. 341-342.
« Hamlet » de Shakespeare.
Acte V, scène 1.
Traduction de Yves Bonnefoy:
 » Mais me voici, Moi, Hamlet le Danois. »

[1] J. Lacan, séminaire 6 « le désir et son interprétation », Ed. de La Martinière, 2013, p. 348. [2] Idem, p. 352. [3] Idem, p. 353. [4] J. Conrad, « Le cœur des ténèbres », Ed. Le Livre de Poche, 2012, p. 180. [5] J. Lacan, séminaire 6, « le désir et son interprétation », Ed. de La Martinière, 2013, p. 455. [6] J. Conrad, « Le cœur des ténèbres », Ed. Livre de Poche, 2012, p. 169 et 173. [7] J. Lacan, Séminaire 6, « le désir et son interprétation », Ed. de La Martinière, 2013, p. 458. [8] Idem, p. 461. [9] Idem, p. 465.

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