Lacan « contrôleur », ou la pratique éclairée

par Frédéric Lirot

Le Séminaire VI nous montre une chose assez surprenante et que j’ai beaucoup appréciée : Lacan « en position de contrôleur [1] », car il éclaire une cure ayant abouti à une impasse. Ce cas est rapporté – trois ans après la scission d’avec la Société psychanalytique de Paris –, par Ruth Lebovici (épouse de l’influent Serge Lebovici) que Lacan avait lui-même reçue en contrôle [2].

Lacan avait déjà parlé de ce cas au moment de sa publication en 1956 en le commentant dans son Séminaire IV [3], puis en 1958 dans « La direction de la cure… » Et, en 1959, il y revient deux dernières fois.

Dans cet article, intitulé « Perversion sexuelle transitoire au cours d’un traitement psychanalytique [4] », Ruth Lebovici s’interroge sur la survenue, dans le cadre du transfert, d’un agir pervers au cours de la quatrième année de cure chez un « malade atteint d’une névrose de caractère avec manifestation phobique ». A posteriori, elle essaye de comprendre, avec une grande honnêteté, ce qui a pu présider à cette perversion transitoire. Trouvant divers éléments à caractère voyeuriste, elle justifie ses interprétations.

La critique de Lacan vise l’orientation donnée à la cure, et donc, corrélativement, son soubassement théorique (qu’il qualifie de « harcèlement constant [à] ramener le patient à la situation réelle [5] »), et ses conséquences. Il souhaite « avertir les analystes du glissement que subit leur technique, à méconnaître la vraie place où se produisent ses effets ». Selon lui, la clé de cette perversion transitoire est à rechercher dans le rabattement constant sur l’imaginaire, le non-dégagement de l’axe symbolique, et la référence constante à une sorte de « réalité extérieure », supposée fixe et objective.

Ainsi, il critique :

  • un type d’analyse où « la relation d’objet vient à dominer toute la conception que nous nous faisons du progrès de l’analyse [6] » ;
  • la prégnance d’une « normativation moralisante » qui se mesure à l’aune des idéaux de l’analyste ;
  • une pratique qui « se représente comme un ré-arrangement [des] identifications au cours d’une expérience qui prend son principe dans une référence à la réalité » ;
  • une orientation qui laisse de côté le désir et la dimension symbolique au profit d’interprétations accentuant la « ré-actualisation d’une relation objectale considérée comme typique dans la réalité de l’analyse ».

Il faut lire ce cas d’une quinzaine de pages et les commentaires ramassés et si précis qu’en fait Lacan, où il semble que tout est dit. C’est un tour de force qui ne laisse pas indifférent et qui donne un aperçu du clinicien qu’il fut.

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[1] J’emprunte cette formulation à Jacques-Alain Miller qui l’utilise à ce propos dans son cours « Extimité » du 28 mai 1986, inédit.

[2] Cf. Miller J.-A., « Les pères ont mangé des raisins verts, et les dents des enfants en ont été agacées », blog de La Règle du jeu, 19 mars 2013.

[3] Cf. Lacan J. : Le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet (1956-1957), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1994, p. 88-92 ; « La direction de la cure et les principes de son pouvoir » (1958), Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 609-612 ; Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation (1958-1959), texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Champ freudien éd., coll. Champ Freudien, 2013, p. 489 & 567.

[4] Cet article a été publié dans le Bulletin d’activités de l’association des psychanalystes de Belgique, n° 25 (1956).

[5] Lacan J., « La Direction de la Cure… », op. cit., p. 611-612.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, op. cit., p. 556-557 & 567.

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