La deuxième Guerre Mondiale, ses tyrannies et ses exterminations humaines ont révélé la volonté féroce de jouir dont l’humain est capable et ont entrainé la chute de l’idéologie maitresse. Nombre d’écrivains de ce début du XX° Siècle ont pris la mesure de ce barbare « marteau sans maitre » et ont cherché à en rendre compte par une écriture inédite. N. Sarraute est de ces écrivains qui, en écartant l’écran de l’intrigue romanesque, du héros de caractère et de l’action linéaire de l’écriture « classique », a subverti sa langue littéraire et mis le langage, sa structure et ses effets au centre de sa visée et de sa recherche d’écriture. « Mes personnages, mes véritables personnages, ceux sont les mots. »[1] Chacun de ses écrits cherche à creuser « la substance du langage » pour extirper, n’en serait-ce qu’une parcelle, ce quelque chose de dense, de fugitif et de non-nommé « qui oppose aux mots une résistance et qui pourtant les appelle, car [ils ne peuvent] exister sans eux. »[2] Cette parcelle essentielle au langage, elle la nomme « Tropisme ».

La parole est pour elle « le plus précieux des instruments littéraires » et si elle la met en scène dans ses romans, c’est non seulement parce qu’elle a le pouvoir de renverser l’usage commun du langage, de faire faillir son unité compacte, de contester son sens universel, de décompléter son signifiant Maitre, mais aussi parce qu’elle est capable de porter au-dehors ces « mouvements indéfinissables » qui constituent « la source secrète de notre existence. »[3] Son écriture de la parole vise « ces régions silencieuses et obscures où aucun mot ne s’est encore introduit, sur lesquelles le langage n’a pas encore exercé son action asséchante et pétrifiante. »[4] Le choix littéraire de N. Sarraute est de camper solidement son écriture face à l’Autre du discours convenu et de tenter d’y faire passer une parole de vérité. En s’engageant sur cette voie subversive, elle devance ce dit de J. Lacan : « Je suis donc pour vous l’énigme de celle qui se dérobe aussitôt qu’apparue, hommes qui tant vous entendez à me dissimuler sous les oripeaux de vos convenances.   Où vais-je donc passer en vous, où étais-je avant ce passage ? Peut-être un jour vous le dirais-je ? Mais pour que vous me trouviez où je suis, je vais vous apprendre à quel signe me reconnaitre ; homme, écoutez, je vous donne le secret. Moi la vérité, je parle. »[5]

Pour N. Sarraute, la parole porteuse des foisonnements intimes ne peut se passer d’un partenaire, « en chair et en os », qui la permet, la nourrit, la renouvelle, lui donne sa cohérence ou la refoule, et lui fait obstacle. La rencontre avec le partenaire est fondamentalement pour elle, la rencontre avec une parole dont le « foyer de chaleur », le « noyau dur » est capable de radicalement subvertir l’Autre. Se référant à Joyce et à Freud, elle soutient fermement que toute œuvre littéraire se doit désormais d’accueillir dans son écriture même, cette rencontre avec une « expérience sincère et vivante dont les racines pénètrent loin dans ces fonds inconscients d’où jaillit tout effort créateur. » [6] Son choix littéraire subversif et novateur est d’extraire de la gangue du discours convenu et plat de l’Autre « les vastes régions à peine défrichées de l’inconscient. »[7] . Il détermine sa technique d’écriture. Cherchant à barrer les déterminations signifiantes de l’Autre, N. Sarraute introduit des discontinuités serrées et inattendues dans l’enchainement linéaire attendu des mots et installe un hiatus permanent dans le dialogue entre le Sujet et l’Autre. Par ces coupures, elle allège le poids des déterminations signifiantes autorisées et stables de l’Autre et elle laisse passer un peu de ces « tropismes » qui insistent dans le langage lui-même et s’y dérobent. Toute son écriture met en fonction le manque structurel du langage qui divise le sujet : S/ et fait état de l’incomplétude de l’Autre : A/, afin qu’une « vitalité obstinée » s’écrive. Ce reste qui échappe radicalement à l’ordre signifiant, J. Lacan y reconnait un gain de plaisir, un « plus-de-jouir » et il le nomme d’une lettre : (a).

Nous poursuivrons notre recherche sur cette visée de N. Sarraute de nouer le langage à un mode de jouissance toujours en mouvement avec le texte de J-A Miller « La suture : éléments de la logique du signifiant. », « Cahiers pour l’analyse » N° 1/2.

Notre prochaine réunion est le Mercredi 15 Octobre, rue de Navarin à 20h.

Contact : baillehache.mariechristine@9business.fr

 

[1] Sarraute. N, « Ce que je cherche à faire », Colloque de Cerisy-la-Salle 1971, « Le nouveau Roman », T2, UGE, p. 24.

[2] Ibid., p.33.

[3] Sarraute. N, « L’ère du soupçon », Ed. Folio, p.8.

[4] Sarraute. N, « Ce que je cherche à faire. », Idem p. 33.

[5] Lacan. J, « La chose freudienne », Ecrits, Ed. Seuil, 1966, p. 217-218.

[6] Sarraute. N, « L‘ère du soupçon », Idem, p. 149.

[7] Idem, p. 67.

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