Affiche-addict

par Pierre Sidon

Dans le cadre des trois conférences sur l’adolescence organisées par L’Envers de Paris, Gustavo Freda a accepté de venir nous parler des addictions le 18 septembre dernier. S’appuyant sur son article à paraître dans la Revue La Cause du désir, il a en développé un argumentaire critique envers la notion d’addiction, fondé en particulier sur ses liens avec l’absence de prohibition. L’addiction serait en particulier un signifiant dédié à la pratique de la mesure.

Les origines de l’usage de ce terme ont été discutés : est-ce de Goodman ou de Glover ? Sans parler de la notion de toxicomanie sans drogue d’Otto Fénichel. De là une ouverture à la généralisation et à la désubstantialisation de la toxicomanie. Des psychanalystes, comme dans le cas des thérapies cognitives avec Beck, à l’origine de pratiques thérapeutiques bien éloignées de l’éthique de la psychanalyse ! Mais nous prenons néanmoins toute notre responsabilité de psychanalystes dans le phénomène d’autorisation qui fait l’ambiance de l’ère des objets. Car si la psychanalyse introduit, avec les concepts de pulsion – pulsion de mort en particulier -, de  jouissance, au règne de l’inutile qui subvertit celui de l’utilitarisme, comment peut-elle se faire, dès lors, responsable de ce symptôme qui résiste bien souvent à être autre chose qu’un symptôme social ?

Comment, par exemple, tenir compte de la dimension présente chez chacun mais particulièrement sensible chez celui qu’on appelle l’adolescent, de l’inefficacité de la suggestion ? En ce qui concerne, par exemple, ladite addiction aux écrans, l’absence de réciprocité semble pouvoir, dans certains cas, aider à prendre de la distance avec la problématique de la castration. Ou plus généralement dans de nombreuses situations, c’est l’éloignement d’avec l’autre sexe, y-compris dans la pornographie, qui est visé par la compulsion.

Si l’adolescent c’est peut-être celui qui, dit Freud dans les Trois essais, essaie de se détacher ou n’arrive pas à se détacher, alors c’est peut-être le concept d’aliénation-séparation qui s’avérerait plus pertinent pour déchiffrer les raisons de l’addiction, et pas seulement au regard du moment imprécis dit de l’adolescence, mais bien vis-à-vis du processus d’assomption de la responsabilité. Car n’y a-t-il de véritable fin de l’adolescence que celle ce la fin de l’analyse, passage que Lacan a épinglé du nom de passe ? Romain Rolland n’évoque-t-il pas, dans sa lettre de novembre 1927 adressée à Freud les « éternels adolescents » que, « tous, nous sommes » ? Dans son interview à paraître (dans la revue La Cause du désir, Octobre 2014), Fabrice Olivet, directeur d’ASUD, évoque, quant à lui, le rôle que la drogue a eu à moment donné dans sa vie : « utile pour passer à autre chose ». La discussion a ainsi roulé sur le binaire addiction/séparation : y a-t-il, ou pas, chez un sujet donné, division subjective dans la séparation ?  Si l’adolescent « va vers », et que l’idéal défait ne peut plus constituer un quelconque but alors quoi de plus naturel qu’il se dirige vers les objets… dans sa poche ?

Interroger la satisfaction de chacun, la faire parler, s’intéresser de près à ces objets plus ou moins honteux, voilà qui donne chance au symptôme social de s’incarner en symptôme singulier, en particulier à l’heure où la prohibition donne, partout, des signes d’essoufflement. Faire parler chacun de ses objets afin d’éviter que chacun ne se retrouve seul avec ses prothèses, prolétaire véritablement sans lien social comme l’évoque Lacan. Une alternative au discours du Maître porteur d’un moralisme démodé, et les prémisses, peut-être, d’un lien social renouvelé.

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