thiriet

par Stéphanie Lavigne

Dans le cadre des 44èmes journées de l’’ECF : « Etre Mère, fantasme de maternité en psychanalyse », l’Envers de Paris a organisé au mois de mai une projection et une rencontre-débat autour du film : La bataille de Solférino. Cette matinée fût très riche puisque Justine Triet, la réalisatrice, a accepté d’échanger avec Francesca Biagi-Chai et Hélène Bonnaud (Psychanalystes, Membres de l’ECF) ; chacune d’elle nous a invité à entendre le désir qui les anime (1).

La bataille de Solférino est le premier long métrage de Justine Triet. Dès la première scène le ton du film est donné : les cris, les cris d’enfants, d’un des enfants de Laetitia, elle doit partir travailler, on l’attend, mais son bébé pleure, il crie… Elle prend une cigarette, essaye de calmer son petit, sans succès. Virgil, son ami rit, il lui parle, tente d’apaiser l’enfant. Laetitia le prend avec elle, enfile une petite robe, mais elle ne plait pas à Virgil… Elle est en retard, mais elle prend le temps de changer de vêtement pour plaire à son homme…

Il me semble que La Bataille de Solferino dit quelque chose de la division qui entame le sujet féminin : c’est la division du désir. Laetitia n’est pas une « wonder woman » , comme l’a souligné Francesca Biagi-Chai lors de cette matinée : « cette jeune femme épouse le monde moderne, elle se veut hyper-responsable, son surmoi est féroce au prix de ne plus avoir d’espace de parole. En effet, ce qui cloche, ce qui fait perdre du temps n’est pas compatible avec le flux tendu de l’économie dans lequel les sujets sont pris jusqu’à dans leur vie privée. Il y a dans ce film une dénonciation de l’hygiéniste ambiant ».

Justine Triet nous laisse entrevoir une jeune mère d’aujourd’hui dont le débordement suffoque sa propre parole. Néanmoins, Laetitia est une femme désirante : c’est une mère, les enfants sont inscrits comme objet du désir, mais aussi le journalisme, et encore un homme à qui elle souhaite plaire.

La première scène du film est particulièrement intelligente, car elle pointe qu’aucun objet n’est susceptible de saturer le désir de cette femme. Les enfants d’un côté, le travail et un homme de l’autre : une mère, une journaliste, une amoureuse, l’une n’allant pas sans les autres chez Laetitia. Comme l’écrit Jacques-Alain Miller dans la petite Girafe (2) : « (…) l’enfant n’en divise pas moins, chez le sujet féminin accédant à la fonction maternelle, la mère et la femme ».

Quelle est donc cette femme : mère, journaliste, amoureuse ? Toute mère, toute journaliste, toute amoureuse ? Aucun de ces signifiants ne peut véritablement la nommer, seule la division du désir permet éventuellement de la représenter. Laetitia est bien une mère, et comme le soulignait Hélène Bonnaud lors du débat, « elle a constamment ses enfants dans la tête ». Mais cette maternité la range du côté de la jouissance phallique où, là, elle est nommée, mère. Le Docteur Lacan, nous invite à nous interroger sur cette jouissance universelle du phallique chez une femme : « (…) interroger si la médiation phallique draine tout ce qui se manifeste de pulsionnel chez la femme, et notamment tout le courant de l’instinct maternel » (3). En effet, sa jouissance n’est pas toute prise dans le signifiant. A ce titre, l’interrogation de Lacan vaut également pour la toute journaliste, la toute amoureuse. Il y a chez cette femme un au-delà de l’universel du tout, l’Au moins-un qui dit non à la fonction phallique et nous permet d’entendre : Laetitia, une femme, pas toute mère, pas toute journaliste, pas toute amoureuse.

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(1) retransmission de la matinée http://www.enversdeparis.org et http://www.radiolacan.com

(2) Jacques-Alain Miller, «L’enfant et l’objet », La petite Girafe, n°13, décembre 2003, Institut du Champ Freudien.

(3) Jacques Lacan,«Propos directives pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Le Seuil, 1966, p 730.

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