Lilia

Lilia Mahjoub

Vous parler de la « gratuité » pour conclure cette matinée ne vous surprendra pas, puisque les associations qui sont ici représentées par les travaux de leurs praticiens se rangent sous cette bannière.

C’est néanmoins ce qui peut surprendre, eu égard aux idées reçues qui circulent depuis toujours sur le paiement en psychanalyse. D’où que nous en disions un peu plus.

Le traitement sans paiement n’est cependant pas une nouveauté, puisque Freud lui-même le pratiquait, à son cabinet, auprès de patients indigents. Ceci ne manquait pas de l’interroger, car il constatait que bien souvent ces analyses « gratuites » devenaient interminables. En effet, la précarité d’une situation se mue en satisfaction pour le patient, et ne le pousse pas à en finir avec cet état voire à finir son analyse.

L’analyste devient ainsi lui-même pour son patient une satisfaction substitutive, compensant de la sorte sa condition matérielle.

D’où l’importance du coût du travail psychanalytique pour ne pas en faire l’objet de satisfaction ou de jouissance du patient, ce qui ne permettrait pas de dénouer la jouissance qui est en question dans les symptômes.

Je veux dire que le travail analytique qui doit porter sur la jouissance propre au symptôme serait ainsi empêché.

Freud, malgré ce constat, prônait la création de centres psychanalytiques gratuits dans lesquels interviendraient des psychanalystes, pour rendre la psychanalyse accessible au plus grand nombre et non pas à une classe privilégiée.

Pour lui, la souffrance psychique méritait le même intérêt que des maladies graves – notamment à l’époque la tuberculose – et l’argent ne pouvait constituer un obstacle pour la traiter. De plus, il pensait qu’il ne fallait pas l’abandonner à ceux qui n’avaient aucune possibilité d’y remédier, ceux qu’il appelait de « charitables particuliers ».

Aussi, aujourd’hui, c’est bien parce que nous avons pu éprouver voire démontrer les effets de la pratique psychanalytique – laquelle est devenue un discours à part entière – que nous avons pris la décision de créer des centres psychanalytiques qui inscrivent la psychanalyse à leur fronton. Ce matin, le docteur Bernard Jomier parlait d’acte citoyen, je dirai que, pour le psychanalyste lacanien, son discours fait place à la dimension politique, pour que celui-ci puisse aussi porter dans la cité. La psychanalyse en ce sens est bien une action politique pour approcher les maux qui prennent forme dans notre société.

Le discours de l’analyste repose sur ceci que l’analyste qui en est l’agent a extrait de sa propre analyse un savoir inassimilable aux savoirs existants. C’est ce qui fait le fondement de sa formation même si, par ailleurs, il ne s’est point épargné l’acquisition d’autres savoirs, universitaire notamment.

L’accès à un tel savoir, celui de l’inconscient, a son prix, lequel n’est pas équivalent voire réductible au prix des séances de l’analysant que fut d’abord l’analyste.

Cet accès a pour prix le renoncement à la jouissance, celle dont je parlais préalablement à propos du symptôme.

C’est donc au nom de ce savoir qui n’est en aucun cas évaluable, monnayable, commercialisable que des associations ont vu le jour, et ce, à l’initiative de praticiens de la psychanalyse mais aussi, pour ce qui concerne notre colloque aujourd’hui, de l’École de la Cause freudienne, une École fondée par Jacques Lacan, et qui créa en 2003 le CPCT de Paris.

Si je parlais du risque de la satisfaction substitutive du côté du patient, du fait de la gratuité du traitement, faut-t-il aussi pointer la part de jouissance propre au praticien, et ce, pour les mêmes raisons, c’est-à-dire quand celui-ci ne se fait pas payer pour son intervention, en d’autres termes quand il ferait le bien de son patient.

La gratuité ne va pas en effet de soi et demande à être interrogée tant du côté du patient que du côté de l’analyste.

La brièveté du traitement est à vrai dire une condition importante de celui-ci pour faire limite à ce qui pourrait dériver vers une pratique qui n’aurait plus rien à voir avec la psychanalyse, du fait de cette gratuité.

Que le nombre de séances du traitement trouve sa limite à 16, permet de loger dans ce traitement un temps qui n’est pas chronologique mais bien logique, avec une anticipation sur son terme, lequel n’est d’ailleurs pas obligatoirement identique à la 16ème séance et peut se produire avant. Qu’on lise ou relise à ce sujet le texte de Jacques Lacan sur le temps logique[1], avec ses trois moments : voir, comprendre et conclure.

Ainsi, le psychanalyste ne fait-il pas la charité, il « décharite » plutôt, soulignait Lacan, en d’autres termes ce n’est pas le patient qui, avec toute sa misère, est le rebut du parcours analytique, mais c’est bien plutôt l’analyste qui prendra la charge de ce rebut, entendons de la réduction de la jouissance à un reste, ce dont l’analyste ne jouit en aucun cas. Car d’assumer cette position veut dire qu’il n’est justement pas un « bien » pour son patient, un objet satisfaisant, mais ce dont celui-ci se détachera. Ce matin, nous avons pu entendre des praticiens qui se mettaient à faire le déchet, délogeant de la sorte leur patient de cette place.

Bref, on peut alors entendre que Lacan ait comparé l’analyste à un saint, un saint sans religion puisque la psychanalyse n’en est pas une, soit celui qui « ne se croit pas de mérites »[2] à faire ce qu’il fait.

Et il ajoutait pour parodier un dicton célèbre « Plus on est de saints, plus on rit […] »[3].

En effet, à être plus d’un à mettre le prix de ce savoir dans l’expérience psychanalytique, et partant dans ces lieux où cette expérience s’applique, nous conduit à transmettre quelque chose du savoir en jeu dans chaque traitement qui y est mené. Une façon d’en faire un « gay savoir ». C’est ce à quoi nous nous sommes livrés aujourd’hui en mettant au jour, des aspects, des bouts de ce savoir, et ce, à partir du vif même de la clinique.

Ainsi interrogeons-nous cette pratique spécifique, non pas en la remettant vingt fois sur le métier, mais bien sans cesse, pour tenter de dire ce qu’est l’inconscient et par conséquent la psychanalyse.

Car dans ce discours, rien n’est acquis de façon définitive. Comme en témoigne l’histoire de la psychanalyse, la menace de l’oubli de la découverte freudienne est toujours présente, ce qui serait un grand dommage pour l’humanité.

Les associations qui pratiquent le traitement psychanalytique sont des lieux privilégiés pour mettre au travail et pour articuler ce qui distingue la psychanalyse d’autres méthodes qui s’appliquent aux êtres parlants et qui se fondent, pour leur part, sur la suggestion, le conseil, l’injonction, la compassion, le don de sens, etc.

Bref, que ces lieux soient accessibles, c’est-à-dire que le paiement ne soit pas un obstacle et qu’un transfert puisse s’enclencher pour que l’expérience de l’inconscient ait chance d’avoir lieu, est à mon sens un gain inestimable sur le malaise de notre civilisation.

___________________ 

[1] Lacan J., « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », Écrits, Éditions du Seuil, Paris 1966, pp. 197-213.

[2] Lacan J., « Télévision », Autre Écrits, Éditions du Seuil, Paris, avril 2001, p. 520.

[3] Ibid.

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