Marie-Christine Baillehache

Dans ces années d’après la deuxième Guerre Mondiale, N. Sarraute donne à sa visée littéraire l’audace d’un saut, celui de « traquer » sans relâche dans le langage lui-même ce qui vient à lui manquer. Installant fermement le hiatus propre à faire rater la rencontre et à faire faillir le discours commun maitre, elle préserve au cœur du langage l’inconnu d’une faille. Son choix d’écriture est radical : il s’agit de creuser la nomination d’un vide et faire l’épreuve de l’inconsistance du langage. Toute affirmation définitive et unanime doit être mise au « soupçon » par le détail, la légère distorsion, l’équivoque, la crise langagière afin que le langage s’ouvre à nouveau sur des drames humains intenses, surprenants, fugaces, situés « aux limites de notre conscience » et leur donne une forme inédite. Ces lacunes du langage que N. Sarraute nomme « Tropismes », J. Lacan nous a appris à y reconnaitre cet impossible à dire où il situe le centre de tout œuvre d’art. L’écriture de N. Sarraute est une écriture singulière de l’impossible à dire dont elle fait son « danger nécessaire ».

« […] il me semble toujours pénible et dangereux de devoir me plonger dans l’écriture ; mais en même temps, ce danger m’est nécessaire. Oui. C’est la souffrance et le malaise de l’existence même […] Et c’est cela qui m’intéresse : atteindre quelque chose qui se dérobe. »[1]

L’enseignement de J. Lacan nous permet d’entrer plus avant dans cette épreuve du manque à dire adressé à l’Autre du langage sur lequel N. Sarraute fait reposer toute son œuvre. Dans sa conférence de 1974 « La Troisième », J. Lacan écrit :

« Donc que le signifiant soit posé par moi comme représentant un sujet auprès d’un autre signifiant, […], c’est la fonction qui ne s’avère qu’au déchiffrage qui est tel…que nécessairement c’est au chiffre qu’on retourne, et que c’est ça le seul exorcisme dont soit capable la psychanalyse ; c’est que le déchiffrage se résume à ce qui fait chiffre, c’est quelque chose qui avant tout ne cesse pas de s’écrire du réel, et qu’aller à l’apprivoiser jusqu’au point où le langage en puisse faire équivoque, c’est là par quoi le terrain est gagné qui sépare le symptôme [ de se réduire] à la jouissance phallique. »

En 1965, invité par J. Lacan à intervenir à son Séminaire fermé sur « Les problèmes cruciaux pour la psychanalyse », J-A Miller déplie les « Eléments de la logique du signifiant » à partir de la théorie du nombre de G. Frege. Reprenant les trois concepts de Frege de l’objet, du nombre et de l’opération de subsomption, J-A Miller met en exergue que « l’existence d’un objet ne lui vient que de tomber sous un concept, aucune autre détermination ne concourt à son existence logique, si bien que l’objet prend son sens de sa différence d’avec la chose intégrée, par sa localisation spatio-temporelle, au réel. »[2]

Ce point essentiel du passage du réel à l’objet signifiantisé par l’opération d’un franchissement se déplie à partir de cinq éléments fondamentaux et logiques de la théorie du nombre de Frege:

1°) « Ce qui dans le réel est absence pure et simple se trouve par le fait du nombre […] noté 0. »

2°) Cette émergence du manque comme 0 passe à l’émergence du zéro comme 1 : « le manque se fixe comme 0 qui se fixe comme 1 : n+1 ; ce qui s’ajoute pour donner n’ – qui absorbe le 1. »

3°) Ce double engendrement indique un franchissement du manque à la valeur de Vérité. «  Le 1 est à prendre comme le symbole originaire de l’émergence du manque au champ de la Vérité. »

4°) D’un coté, le 0-manque vient à être représenté par 1, par un franchissement et d’un autre coté, le 0 est un nombre tenant-lieu de la suture du manque.

5°) La suite des nombres part du zéro comme manque et le 1 vient fixer dans un trait ce zéro. «  […] la suite des nombres, métonymique du zéro, commence par sa métaphore. »

De cette logique du nombre, J-A Miller rappelle qu’elle est celle du sujet dans la structure. Le Sujet a un rapport au signifiant de l’Autre, lieu de la vérité, comme le zéro a un rapport au 1. Se faisant représenter sous un trait unaire distinctif pris au champ de l’Autre et qui se déplace, le sujet est exclu de ce champ de l’Autre : S/ (A). Cette extériorité du sujet à l’Autre institue l’inconscient. D’où se déduit que le Sujet ne se représente pas pour quelqu’un, mais dans la chaine signifiante et qu’il n’est rien d’autre que « la possibilité d’un signifiant en plus. »

L’écriture de N. Sarraute procède de ce sujet « inconnu » qui, trou dans le langage, exige une invention langagière. Pour faire venir ce sujet « inconnu » qui est le sujet de son inconscient et pour inventer les mots qui diraient au plus prés cet inconnu sans jamais l’atteindre, N. Sarraute fragmente le langage. Elle situe son écriture à la jointure du zéro-manque qui suture le réel et du 1-trait-signifiant. Elle est de ces artistes qui « exige que le rien soit au principe de [sa] création et qui, promouvant comme essentielle dans notre expérience l’ignorance où est le sujet du réel dont il reçoit sa condition, impose à la pensée psychanalytique d’être créationniste »[3]

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[1] « Nathalie Sarraute », entretien d’Avril 1990 d’Arnaud Rykner avec N. Sarraute, 1991, Ed. Seuil, 1991, p. 153.

[2] « La suture : éléments de la logique du signifiant. », J-A Miller, 1965, « Cahiers pour l’analyse » N° 1/2, 1965.

[3] « Remarques sur le rapport de D. Lagache. », J. Lacan, 1960, « Ecrits », Ed. Seuil, 1966, p. 667.

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