Hamlet

Karim Bordeau

Notre dernière séance de travail a été consacrée à une lecture de quelques passages du Séminaire Le désir et son interprétation, relatifs à la question de la rencontre ? sujet de notre recherche.     Rappelons ici notre question directrice : comment la création cinématographique aujourd?hui pointe-t-elle quelque chose de nouveau quant aux modalités de la rencontre ?

Nous sommes partis d’une référence rappelée généreusement par Pierre Naveau[1].

« Le sujet passe son temps à éviter successivement les occasions qui lui sont données de rencontrer ce qui a toujours été ponctué dans sa vie comme le plus prégnant désir…Ce que le sujet redoute quand il se représente l’autre, ce n’est pas essentiellement de dépendre de son caprice, c’est que l’autre ne marque ce caprice de signe[2] Dans la mesure où ce signe est corrélatif d’une faille   structurale du lieu de Autre de la parole. C’est en quoi la rencontre et ses modalités sont abordées ici par la topologie du Graphe du Désir.

Dans cette veine, Lacan incurve d’une certaine façon son déchiffrage d’Hamlet à partir de l’énigme que soulève la rencontre du fantôme au tout début de la pièce de Shakespeare : « le drame d’Hamlet, c’est la rencontre avec la mort[3] Lacan montre alors qu’au delà du « lieu de la vérité» Hamlet a à rencontrer autre chose qui est « l’heure de la vérité »[4], ? dans la mesure où la temporalité de la rencontre, impliquant angoisse, attente, fuite, évitement et autres modalités de l?existence, est connexe à celle du désir de l?Autre et de son réel.

Ce réel, Lacan lui donne en quelque sorte son mathème : S(Abarré) : rien dans le discours présent ne vient garantir une quelconque signification : « C’est de cette réponse donnée par l’Autre, et c’est parce qu’il a reçu cette révélation radicale qu’(Hamlet) va être entraîné…au rendez-vous dernier.»[5] C?est à dire qu?Hamlet part d?une rencontre primordiale, ? secouante, voire dépersonnalisante ?, avec un Autre barré.

Cette absence structurale, qui rend l’Autre « impuissant à vous donner votre réponse », trouve un écho clinique dans le deuil, ? dans le cas d?Hamlet, le deuil du phallus de la mère, dont Ophélie est une incarnation singulière. C?est à dire que « le trou dans le réel» provoqué par le deuil, « se trouve offrir la place où se projette précisément le signifiant manquant.»[6] Du fait de l’impossibilité de l’articulation de ce signifiant faisant trou, « viennent pulluler à sa place toutes les images qui relèvent des phénomènes du deuil. C’est en quoi le deuil s’apparente à la psychose[7]

Bref, il est significatif qu’en partant de cette rencontre première d’Hamlet avec « la mort » ? Lacan en vienne au deuil et au réel topologique auquel il répond. Cela mérite réflexion.

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Notre prochaine séance sera le 8 novembre 2014, 18H 30, 17 rue Baudoin. Lucien Dubuisson nous présentera une lecture de Match Point de Woody Allen sorti en 2005. Toute la séance sera consacrée à ce film important, pas sans lien d’ailleurs à Shakespeare et son Hamlet, comme l’a déjà montré dans son premier déchiffrage L.D.

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[1]Lors de la soirée de la Bibliothèque de l’Ecole de la Cause freudienne du 2 octobre 2014, consacrée à une présentation du livre de Pierre Naveau Ce qui de la rencontre s’écrit. ( Editions Michèle, Paris, 2014).

[2] Lacan J, Le Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation, Editions de La Martinière, Paris, 2013, p.129.

[3] Ibid., p. 346.

[4] Ibid., p.349.

[5] Ibid., p.355.

[6] Ibid., p.397.

[7] Ibid., p. 398

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