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Pierre Sidon

Théâtre de l’Atelier, Galère Seveste, Théâtre d’élèves, Montmartre, Théâtre du peuple, un temps Montmartre Ciné… Débaptisé tant de fois et rebaptisé, décoré puis remanié, de banlieue avant que d’être de quartier, délaissé puis retrouvé, l’Atelier n’est pas comme l’Europe : ses noms et son décorum passent, reste le théâtre. Europe, quant à elle : son nom persiste mais quel discours habite ce fantôme dont l’édifice massif, opaque et dur, bâti comme par ironie au bout de la petite France à Strasbourg semble dressé pour en marquer la fin ? Quid de l’Idée après la défaite de la Raison ? Quel idéal pour continuer à espérer face à ces ersatz comptables et règlementaires d’une bureaucratie anonyme incapable de faire barrage à l’infâme à nos portes – mais déjà en notre sein ? Tempête sous le crâne du personnage créé par et d’après Bernard-Henri Lévy, philosophe activiste déboussolé et perclus de souvenirs à la veille de prononcer un discours à Sarajevo. Tempête communicative sous le flow d’un texte dense et pulvérulent, culminant dramatiquement dans une invocation pathétique et grinçante des grands noms qui manquent à cette Europe. 

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Lire ce texte et le voir, ou le voir et le revoir afin de se laisser hanter par ses questions. 

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Jacques Weber

Ovation à Jacques Weber et puis voilà Bernard-Henri Lévy, sur la scène du théâtre, interrogé par Anaëlle Lebovits-Quenehen et Jean-Daniel Matet. Un philosophe, oui, comment en douter ? Un pédagogue formidable, et, oui, sans doute aussi, lui-même un acteur magnifique. 

Pourquoi un texte littéraire et en particulier théâtral, incarné, interroge en ouverture Anaëlle ? Et est ce que les termes du débat Husserl Heidegger, évoqués par le personnage, sont bien posés ? 

« Les régimes d’éloquence sont comme des chevaux de poste : on en change quand ils sont fourbus, répond, allègre, Bernard-Henri Lévy. La pensée c’est une tête comme des oiseaux en cage, elle a affaire à un corps qui jouit. C’est à la fois Husserl qui a raison – et il y a une de ces idées de l’Europe qui est préférable -, mais il n’est pas suffisant pour une idée d’être vraie. Les pensées disponibles ne sont pas suffisantes : il y a une force de conviction dans certains travers de l’humain, qui n’a pas son équivalent dans la pensée démocratique de l’époque : ce n’est pas avec l’humanisme husserlien qu’on triomphera de l’heideggerisme et l’on n’affrontera pas les héritiers d’Heidegger avec les morales que nous avions dans les années quatre-vingts. » 

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De gauche à droite : Jean-Daniel Matet, Bernard-Henri Lévy, Anaëlle Lebovits-Quenehen

Au tour de Jean-Daniel de commenter sur le thème de la mémoire et d’interroger : est-ce que l’Europe peut se passer de l’inconscient ?

Pour Bernard-Henri Lévy, l’Europe de notre Euro-Fédération, sous le nom de Freud ou de Jacques Lacan c’est rien moins qu’ « une nouvelle Europe des lumières » ! Et « la mémoire, détache-t-il, il y a celle qui bloque, embolise, et enlise, et celle qui fait avancer: la vivante et la sèche – antiquaire selon le mot de Nietzsche. On n’en fait jamais assez, poursuit-il, sur la mémoire de la shoah mais il faut qu’elle fasse avancer, qu’elle serve la pensée et l’acte. » « Avoir la shoah dans la mémoire, c’est ce qui lui a permis, comme à ses compagnons présents avec lui sur les théâtres des massacres qui ont jalonné son parcours, de capter cette clameur si particulière de ces événements. » 

Et puis aussi, il importe de poser la question : « qui s’empare d’une mémoire et pour quoi faire? » Et de conclure : il n’existe donc pas de telle chose qu’une « religion de la shoah. » 

Quant à l’inconscient : « oui, il faut opposer la logique de l’inconscient contre celle de l’évaluation et de la bureaucratie. » D’où la convocation des Noms à la fin de la pièce car : « il y a des morts plus vivants que des vivants et des vivants plus morts qu’ils ne le croient. » 

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110 membres de l’Envers de Paris avaient répondu à l’invitation de Bernard-Henri Lévy et Philipe Benichou ce mercredi 5 novembre 2014

De la salle, Philippe Benichou, à l’initiative de la soirée, interroge sur cette Europe sans âme et demande : avez-vous une solution pour contrer cette bureaucratie ?

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Philippe Benichou, directeur de l’Envers de Paris

La politique c’est un acte, nous dit Bernard Henri-Lévy : « ce n’est pas le fruit d’un programme mais de celui de l’improvisation… Ça a été comme ça pour moi à chaque fois que j’en ai fait (…) Le réel c’est ce qui vous choque et vous saisit : c’est lui qui vous arraisonne » : contre Heidegger. Y aura-t-il alors une suite politique à son action ? Cela dépendra sûrement de ce texte, dit-il : selon sa tuchè. »

Tout s’éclaire : BHL sur la scène, c’est le deuxième acte : le jour d’après : BHL après JW. BHL non plus déboussolé mais dans la clarté du jour naissant, dressé sur sa chaise, relançant la Raison à l’assaut de l’Europe, dissipant les brumes d’une nuit d’égarement, martelant : « l’Europe, ce n’est pas, contrairement à ce que l’on croit, une machine à novlanguiser, c’est l’inverse : une souveraineté européenne incarnée à l’intérieur de laquelle peuvent se développer la pluralité des langues comme l’histoire en témoigne. Car l’agora démocratique nationale n’est plus le cadre adapté aux questions qui sont les plus aiguës de notre actualité. L’enjeu actuel, le défi pour nos enfants c’est d’inventer un régime de subsidiarité qui déléguerait à un corps politique impensé à ce jour – mais que l’on va penser. Ou alors, prophétise-t-il, les peuples de l’Europe disparaîtront sous la poussée des impérialismes nouveaux que sont la Chine comme empire économique, la Russie comme empire militaire et l’état islamique. » 

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Pascal Pernot

Enfin pour répondre à Pascal Pernot sur la phrase de Lacan : « l’inconscient c’est la politique », l’auteur conclut, impérial : « quand le un par un est déjoué cela donne la pire des politiques : le groupe ameuté en fusion, la fraternité-terreur. Le théâtre et la politique, en tant qu’elle fait théâtre, c’est un dispositif de singularité. » 

Un programme politique et éthique clair comme le jour dans ce théâtre d’élèves à-nouveau. Un jour qui n’aurait pu être, sans sa nuit de tourment. Hôtel Europe : une pièce en deux Actes ce soir-là. Et bientôt trois demain. 

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La soirée-débat sera bientôt disponible en audio sur le site de Radio Lacan…

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