Représentation et débat autour de LA PLACE ROYALE de Corneille au théâtre de l’Aquarium

L’Envers de Paris vous donne rendez-vous pour une soirée exceptionnelle le samedi 17 janvier 2015 à 20h30, avec la participation de Pierre Naveau

Toutes les informations pour réserver sa place dans la suite de l’interview que François Rancillac, metteur en scène de la pièce et directeur du Théâtre de l’Aquarium, nous a accordé.

Dans cette première partie, il nous parle de son choix de cette pièce et nous exposera ses choix de mise en scène dans la seconde partie que nous publierons très bientôt.

Rencontre avec François Rancillac

Première partie : la pièce

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Philippe Benichou

Première question. Pourquoi « La place royale » ?

 

François Rancillac

Corneille, ce fût pour moi une lecture essentielle, comme jeune metteur en scène. C’est un auteur qui m’a toujours passionné parce que son œuvre témoigne d’un amour du plateau, du rebondissement de situation, du rocambolesque et qui va à l’encontre des a priori transmis pas une mauvaise tradition scolaire, à savoir un théâtre solennel et sérieux. C’est un théâtre jouissif, qui fait entendre un plaisir à raconter une histoire et c’est ce que j’essaye de faire de ma place de metteur en scène. C’est également un théâtre de réflexion en acte. Corneille est un penseur qui essaye sur le plateau, de pièces en pièces, de répondre à des questions fondamentales : qu’est-ce qu’être un homme, qu’est-ce qu’être un sujet, comment vouloir et agir, comment échapper à ce qui peut entraver le libre exercice de la volonté. Cela correspond au projet occidental de maîtrise de soi et du monde et d’un désir d’être autre chose, d’être plus que soi. Ce questionnement est mené avec une radicalité qui fait que ces pièces sont assez scandaleuses, leurs personnages étant souvent à la limite de ce que la société attend d’eux. Ils ont souvent tout pour être heureux, ce sont des aristocrate, ils sont amoureux, ont des carrières politiques qui s’ouvrent devant eux et à un moment, ils s’arrachent de cela, ne s’en contentent plus et veulent s’inventer un autre destin. C’est à la fois admirable et scandaleux au regard de l’idéal prescrit par la société, au nom d’un autre idéal et Corneille met en scène l’échec de cet idéal, sans doute parce que trop radical.

La place royale fait partie du premier cycle des comédies de Corneille, jeune auteur qui s’affirme alors sur la place de Paris, et c’est la pièce qui pose pour la première fois ce projet de maîtrise de manière claire et précise, en mettant en scène la catastrophe issue d’un tel projet. A cela j’ajouterais bien entendu que c’est un sublime écrivain ! Il y a un plaisir des mots, un plaisir de la langue, d’une langue en train de s’inventer, entre âge baroque et âge classique, ce qui assez passionnant.

P.B.

Cette pièce fait partie des comédies mais c’est une comédie sérieuse

F.R.

Ce n’est pas une comédie dans le sens où on l’entend aujourd’hui. A cette époque, une comédie est une pièce qui s’inscrit dans un cadre contemporain et donc réaliste, pour autant que des personnages qui parlent en alexandrins le soient. Le lieu même du déroulement de la pièce est un lieu connu, fréquenté par la jeunesse dorée, et qui se trouvait à quelques centaines de mètres du théâtre où la pièce a été créée. Les problèmes posés doivent pouvoir être résolus par du compromis, de la négociation mais aussi par la violence. Corneille passera ensuite par la tragédie, monde d’une Grèce ou d’une Rome de convention, pour aller au bout de l’expérience, et donc dans l’affrontement à la mort, mais les problèmes posés dans les comédies sont les mêmes. Il y a donc également de la violence dans les comédies, de même que l’humour peut être présent dans les tragédies.

 

Seconde partie : la mise en scène

Philippe Benichou

Sur  le plan de la mise en scène, quelle a été votre choix de représentation, si vous pouvez nous en parler, sans livrer les secrets de la surprise qui nous attend ce 17 janvier ?

 

François Rancillac

Pour moi l’enjeu, c’est de faire entendre d’abord un scénario complexe du fait des rebondissements de l’intrigue. Ensuite de faire entendre le souci présent chez les personnages d’échapper à une certaine médiocrité et d’affirmer une radicalité dans leur position quant à la question du désir et de l’amour, tout deux au cœur de « La place royale », et la tension entre l’amour qui appelle à l’invasion de l’autre en soi et le désir de liberté et de maîtrise de soi. L’autre enjeu c’est de faire entendre cela de la façon la plus claire aux spectateurs, tout en respectant la lettre de Corneille, en faisant notamment un énorme travail sur la langue car il s’agit d’une langue complexe d’un français ancien pour nous. Enfin j’ai voulu mettre en scène cette pièce comme le lieu d’un combat, d’un corps à corps, d’une joute à la fois sensuelle et intellectuelle. Nous avons donc inventé une scénographie simple, avec un joli parquet versaillais, seul clin d’œil au passé, les costumes étant plutôt contemporains, et ce parquet est un peu comme un ring, sur lequel les personnages se rencontrent, se fracassent, se battent pour gagner sur l’autre sa liberté. Avec cela vous avez le cœur du travail qui a été le nôtre, dans une jubilation de plateau, portée par la langue, par l’intellect

 

P.B.

Dans la pièce, il y a également un enjeu qui est celui de la distinction entre les versions masculines et féminines du désir, notamment avec la position d’Angélique et sa décision conclusive, si déterminée.

 

F.R.

Homme, femme, ici, je ne sais pas si c’est aussi clivé que ça, puisque Phyllis et Angélique, deux femmes, n’ont pas la même posture à l’endroit de l’amour. Autant Angélique ne pense l’amour que dans un don absolu de soi, quasi religieux, dans une adoration monothéiste pour son amant Alidor, autant Phyllis, elle, se montre plus réaliste, sachant qu’elle ne pourra choisir son mari, et elle choisit d’être à tous, pour n’être à personne, et se préserver ainsi par son indifférence. Pour moi, elle témoigne d’une peur du face à face avec un homme et la pièce va la confronter avec cet homme, Cléandre, face à face qu’elle devra assumer, en tant que femme, sommée de sortir de sa position d’évitement.

 

P.B.

Effectivement Phyllis est celle qui ne se confronte pas au manque et aux tourments de l’amour, d’une certaine manière elle est le pendant féminin d’Alidor, qui lui aussi veut être le maître.

 

F.R

Oui et Angélique est le seul personnage de la pièce qui se montre cohérent jusqu’au bout. Elle est absolue jusqu’à la fin, là où les autres s’arrangent. Elle ne transige pas.

 

P.B.

Toujours sur la mise en scène, avez-vous voulu mettre l’accent sur des points qui n’auraient pas été mis en avant dans des mises en scène que vous connaissiez ?

 

F.R.

J’ai évidemment le souvenir de la mise en scène de Brigitte Jaques qui avait eu le mérite et l’intelligence de sortir cette pièce de l’oubli et d’en faire apparaître, dans le souvenir ancien que j’en ai, une sorte de mélancolie, une gravité douloureuse. Ce qui m’intéresse c’est de faire entendre le combat des personnages au nom d’un bonheur plus intense, d’une énergie plus forte qui demande de se blesser et qui demande un coût. C’est ce combat, cette énergie que j’aimerais mettre en scène et qui n’étais pas, dans le souvenir que j’en ai, ce qui ressortait du travail de Brigitte Jaques, plus sombre. Il y a cette énergie que j’aime chez Corneille.

 

P.B.

Et cette énergie, vous la voyez à l’œuvre chez chacun des personnages ?

 

F.R.

Oui, même chez des personnages qui sont moins présents, comme le pauvre Doraste, frère de Phyllis, fou amoureux d’Angélique et sans espoir au début, apparaissant comme dépressif, ayant remis son destin entre les mains de sa sœur. Ce qui est beau dans la pièce c’est comment ce personnage, trahi par celle qui l’aime, parvient à faire le deuil de ce désir pour elle. Doraste rencontre alors l’absence de relation, prenant alors de grandes décisions, pardonnant à Cléandre, pardon qui a une grande place chez Corneille, et il reconquit ainsi son autonomie et peut-être sa liberté. Le seul finalement à ne pas progresser dans la pièce c’est Alidor ! Il reste bloqué dans la déchirure de sa position. Plus il essaye de se séparer ce celle qu’il aime, Angélique, plus son désir redouble et à la fin, tout en affirmant réalisé son désir fou de liberté, nous constatons que cette réalisation a été tout autant le fruit du hasard et que ce discours de libération est vain et ridicule.

 

P.B.

Un héros cornélien donc, mais ridicule

 

F.R.

Tout à fait. Il y a chez Corneille ce désir d’héroïsme mais il y a très peu de personnages qui sont à la hauteur de leur projet et au moment de passer à l’acte, bifurquent, bricolent, rusent, se mentent à eux-mêmes et renoncent finalement au coût de ce désir.

 

 

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