unnamedAprès notre notre soirée au Théâtre de l’Atelier, nous vous invitons à nouveau à vous joindre à nous pour assister à la représentation de cette pièce drôle qui traite de la chute des semblants. Ci-dessous la présentation publiée par notre collègue Monique Amirault dans Lacan Quotidien :

Ethiquette ironique

Monique Amirault

Il arrive que l’Ecole Normale Supérieure produise des psychanalystes.  Elle produit aussi des artistes.  C’est le cas de Martin Juvanon du Vachat qui, dans une mise en scène de François Thomas, interprète,  une pièce de Jean-Luc Lagarce   Les Règles du savoir-vivre dans la société moderne,[1] traduction très personnelle par Lagarce d’un manuel de 1889  « Usages du monde, les règles du savoir-vivre dans la société moderne »[2],  de la baronne Staffe.

Une éducatrice de la femme moderne

« Baronne de pacotille », peut-être – sous le pseudonyme de baronne Staffe, nous trouvons Blanche Soyer, célibataire modeste – mais qui semble, en cette fin de XIXème siècle, avoir joué un rôle éminent, donnant le ton des bonnes manières à plusieurs générations, tout particulièrement de femmes, puisqu’elle fut présentée à l’époque comme « l’éducatrice de la femme moderne ». Ce manuel connaît un tel succès que dix ans plus tard, il en sera à sa 131ème édition ! La baronne Staffe n’est pas la seule à proposer ce genre de manuel, ni la seule à usurper un nom et un titre aristocratiques. Qu’importe ! L’âge d’or de la politesse bourgeoise que constitue la Restauration s’accompagne d’un grand retour aux principes du savoir vivre et codes, manuels, traités, guides des bonnes manières, font flores. Cette période de profonde mutation appelle donc à de nouveaux repères.

Ironie des règles

Plus d’un siècle s’est écoulé lorsque Jean-Luc Lagarce décide de faire revivre le précieux manuel de la baronne Staffe, sous la forme d’un monologue, celui d’une dame qui lit au public Les règles du savoir vivre.  « Il existe un livre, écrit-il au moment de la création de sa pièce en novembre 1994 ; ce livre règle tout, en toutes circonstances, il ordonne tout, il propose une solution pour tous les instants de la vie, il organise et rassure. C’est un livre absolu. Il explique comment naître, comment être parfaitement en harmonie avec le Monde dès le premier jour, (…) Et puis aussi, et ce n’est pas rien, comment mourir, que dire, que faire, comment s’en aller sans complications, là encore, parfaitement se tenir et ne pas manquer son rôle et son texte (…)» Jean-Luc Lagarce opère sur le texte de la baronne une véritable subversion. Tout en en respectant le texte, il joue sur de légers décalages de la langue, de menues suppressions, des ajouts apparemment anodins – un adverbe, des répétitions, des scansions appuyées – il joue de lalangue, faisant ainsi apparaître une dimension ironique de « féroce comédie » là où tout se présentait comme bons usages du monde. Il s’agit d’une brillante opération sur les semblants, sur la langue, la langue qui fait le monde. La suppression du titre, dont il ne conserve que le sous-titre, en est l’exemple même. Ici plus d’Usages du Monde ; il ne s’agit plus de rejoindre l’horizon nouveau de l’époque. A la dimension symbolique absente, se substituent des règles, des codes de conduite, des standards dérisoires. Cette opération de Jean-Luc Lagarce sur le texte de la baronne Staffe met à jour la grimace du réel

Lalangue et le corps

Quant au metteur en scène François Thomas, ancien de l’ENS également, presque vingt ans plus tard, il fait un pas de plus, déchirant  le voile des semblants des sexes et des bonnes manières en confiant le rôle de la dame ( ou de la baronne) à un jeune comédien, Martin Juvanon du Vachat  qui prête avec talent son corps, sa voix, son regard à ce texte convenu – sourires de politesse, longues ponctuations silencieuses où le regard prend le relais, insistant, énigmatique,  ambigu, captivant le spectateur livré jusqu’au bout au jeu imprévisible du comédien. A la suite d’une représentation de la pièce au théâtre Mouffetard en février 2011, Gilles Costaz, auteur et critique de théâtre, écrivait à son sujet :« Il dégage toutes les subtilités du texte, avec une drôlerie nouvelle qui ne repose jamais sur les stéréotypes du travestissement. Subtilement mis en scène par François Thomas, il fait imploser ce qu’on a appelé les bonnes manières. Tout est saisi de l’intérieur – le jeu comme la compréhension d’une société ivre de la supériorité de ses codes. D’où une continuité comique qui obtient le bonheur du rire sans le solliciter. »

Du texte de la baronne Staffe à celui de Jean-Luc Lagarce jusqu’à l’interprétation du personnage féminin par Martin Juvanon du Vachat, nous voyons les semblants se déchirer pour faire place au réel tel que l’artiste aujourd’hui sait le faire surgir. Voilà une belle leçon sur les désordres du réel au XXIème, lorsque l’art s’en empare.

 

[1] Jean-Luc Lagarce, Les règles du savoir-vivre dans la société moderne, éditions Les solitaires intempestifs, 2005

[2] Baronne Staffe, Usages du monde, Règles du savoir-vivre dans la société moderne, Editions Tallandier 2007, collection texto

Lire le dossier de presse http://www.vincent-presse.com/communs/pieces.php?dossier=REGLES_DU_SAVOIR_VIVRE_SITE

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