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Marie-Christine Baillehache

Après sa conférence « Fonction et champ de la parole et du langage » prononcée au Congrès de Rome en 1953, J. Lacan donne, avec son intervention « L’instance de la Lettre dans l’inconscient » tenue à la Sorbonne en 1957 sur la demande de la Fédération des Etudiants es Lettres, toute son importance à la matérialité de la Lettre dans la structure de l’inconscient. Et c’est à l’adresse de son auditoire, qu’il rend hommage à la littérature, rappelant, comme il l’avait fait en 1955 dans sa conférence « La chose freudienne », combien « la littérature et [les] significations impliquées dans les œuvres de l’art, [sont] nécessaires à l’intelligence du texte de notre expérience » et que Freud lui-même y a pris « son inspiration, ses procédés de pensée et ses armes techniques »[1]

Après avoir reconnu que les trois « Cours de linguistique générale » donnés par F. De Saussure entre 1906 et 1911, ont fondé le statut scientifique du langage, J. Lacan affirme que l’algorithme saussurien – S/s – séparant le signifiant du signifié implique « une barrière résistante à la signification » allant « bien au-delà du débat concernant l’arbitraire du signe. »[2] A l’illusion saussurienne qui veut qu’un lien arbitraire et univoque attache le signifiant et le signifié, il oppose la séparation radicale entre le signifiant et la chose, le signifiant n’ayant pas pour fonction d’indexer un signifié quelconque. Non seulement il soutient que toute signification renvoie à une autre signification, mais encore il met en lien la matérialité du signifiant – la lettre – avec l’expérience toujours singulière de la vérité.

Partant de l’histoire de ces deux enfants, un garçon et une fille, s’intéressant différemment selon leur propre vécu de la vérité, aux deux portes identiques de deux urinoirs désignées chacune par « Hommes » et « Dames », J. Lacan démontre que le signifiant n’est pas séparable de l’expérience et qu’il ne peut produire que « des significations inachevées ».[3]

« Hommes et Dames seront dès lors pour ces enfants deux parties vers quoi leurs âmes    chacune tireront d’une aile divergente, et sur lesquelles il leur sera d’autant plus impossible de pactiser qu’étant en vérité la même, aucun ne saurait céder sur la précellence de l’une sans attenter à la gloire de l’autre. »[4]

Il s’agit pour J. Lacan de donner toute la portée de cet enchainement signifiant qui produit une signification en obéissant aux lois diachroniques et synchroniques du langage telles que F. De Saussure les a définies. Et s’il considère avec F. De Saussure que le signifiant est pris dans la temporalité linéaire de l’enchainement diachronique, c’est pour faire de cette temporalité linéaire, une chaine « orientée »[5] qui impose une signification : inverser les termes de « Pierre bat Paul » en bouleverse le temps diachronique et, avec lui, la signification. S’il s’accorde avec F. De Saussure sur la synchronie des différentes significations historiquement et successivement attachées à un même signifiant, c’est pour renvoyer cette loi synchronique à la polyphonie du signifiant capable d’emporter avec elle des contextes symboliques extrêmement divers : le mot « arbre » décomposé dans ses voyelles et ses consonnes, renvoie au mot « robre » à quoi certain contexte symbolique rattache la signification de force et de majesté. En soutenant que le signifiant est pris dans les lois du langage, c’est-à-dire est diachroniquement orienté et synchroniquement polyphonique, J. Lacan soutient qu’un sujet est présent pour faire franchir au signifiant la barre qui le sépare d’un signifié.

« Ce que cette structure de la chaine signifiante découvre, c’est la possibilité que j’ai, justement dans la mesure où sa langue m’est commune avec d’autres sujets, c’est-à-dire où cette langue existe, de m’en servir pour signifier tout autre chose que ce qu’elle dit. Fonction plus digne d’être soulignée dans la parole que celle de déguiser la pensée (le plus souvent indéfinissable) du sujet : à savoir celle d’indiquer la place de ce sujet dans la recherche du vrai. »[6]

Ainsi, si le langage préexiste au sujet et lui donne une place dans le monde qui l’assujettit,   ceux sont les lois même qui régissent le langage qui permettent au sujet de se désidentifier et de faire entendre sa vérité « entre les lignes » du texte qui le détermine. La connexion « mot à mot » de la métonymie lui permet de taire un mot derrière son sens figuré et le saut créatif du « mot pour un autre » de la métaphore lui permet de rejeter un mot et l’objet qui s’y attache pour faire réapparaitre cet objet dans cette autre dimension qu’un autre mot charrie. En usant du pouvoir de la métonymie diachronique et de la métaphore synchronique, le sujet n’use pas seulement des lois du langage pour faire passer sa vérité, mais il fait aussi la preuve que le mouvement de la Lettre produit « tous ses effets de vérité dans l’homme, sans que l’esprit ait le moins du monde à s’en mêler. »[7] Cette action de la lettre, Freud l’a découverte et nommée l’inconscient et J. Lacan, après Freud, la requestionne : «  […) nous nous demandons comment sans la lettre l’esprit vivrait. »[8]

Qu’en est-il de cette Lettre lacanienne ?

  1. Lacan fait de la Lettre dans l’inconscient ce qui donne au signifiant sa structure « phonématique » en tant qu’elle est à lire « entre les lignes » en dehors de toute signification. Elle est proprement cette « langue perdue »[9] que l’action inconsciente introduit dans le discours courant et que la condensation métaphorique et le déplacement métonymique permettent de déchiffrer. Ainsi en est-il du rêve, voie royale de l’inconscient pour Freud, dont le travail d’écriture suit les lois du signifiant. La métonymie y indique que « c’est la connexion du signifiant au signifiant, qui permet l’élision par quoi le signifiant installe le manque de l’être dans la relation d’objet, en se servant de la valeur de renvoi de la signification pour l’investir du désir vivant ce manque qu’il supporte. »[10] Mais, si ce procès métonymique est causé par le manque structural du signifiant et investi du désir, il ne franchit cependant pas la barre qui sépare le signifiant du signifié et ne produit pas de signification nouvelle. Pour franchir la barre saussurienne, il faut, souligne J. Lacan, le saut d’une métaphore dont la substitution d’un signifiant à un autre signifiant produit «  un effet de signification qui est de poésie ou de création, autrement dit d’avènement de la signification en question. »[11]

Pour J. Lacan, non seulement les jeux métonymiques et métaphoriques du signifiant démontrent que le signifiant et le signifié ne sont pas sur le même plan, mais ils impliquent que l’homme déplie son être là où il ne pense pas penser.

«Il s’agit ici de cet être qui n’apparait que l’éclair d’un instant dans le vide du verbe être, et j’ai dit qu’il pose sa question pour le sujet. Qu’est-ce à dire ? Il ne la pose devant le sujet puisque le sujet ne peut venir à la place où il la pose, mais il la pose à la place du sujet, c’est-à-dire qu’à cette place il pose la question avec le sujet, comme on pose un problème avec une plume… »[12]

Nous poursuivrons cet enjeu de la Lettre dans l’inconscient et du surgissement du sujet qui en découle, en interrogeant l’usage de la phrase suspendue qui fait la marque de l’écriture de N. Sarraute. Notre prochaine réunion de Vecteur aura lieu le Mercredi 4 Mars à 20 h 30.

 

Le 31/01/2015.

[1] J. Lacan, « La chose freudienne », 1955, « Ecrits », 1966, Ed. Seuil-Point T1, p. 246-247.

[2] J. Lacan, « L’instance de la Lettre dans l’inconscient », 1957, « Ecrits », 1966, Ed. Seuil-Point, p. 254.

[3] Idem, p.257.

[4] Idem, p. 257-258.

[5] Idem, p. 260.

[6] Idem, p. 262.

[7] Idem, p. 267.

[8] Idem, p. 267.

[9] Idem, p.269.

[10] Idem, p.273.

[11] Idem, p. 274.

[12] Idem, p. 279-280.

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