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Karim Bordeau

Dans un premier temps nous avons étudié un texte de Freud : « Le motif du choix des coffrets[1]. Ce texte singulier est évoqué par Lacan dans le Séminaire L’identification, dans la séance du 24 janvier 1962[2] où  il analyse cette étrange affaire des coffrets en identifiant ceux-ci à la fonction de la demande  et ce qu’il y a « dedans » à l’objet du désir en tant qu’il est « au dehors », dans un autre espace que celui que nous fomentons comme réalité. Bref tout une problématique topologique de l’objet de désir, de son lieu, est soulevée par Freud.

Celui-ci insiste en effet dans ce court écrit sur des renversements et reversions topologiques, en montrant que le motif du choix des coffrets est lié à la rencontre avec la figure de la mort comme incarnation de l’?Autre sexe. Lacan, dans cette leçon du 24 janvier, montre, quant à lui, comment l’?objet du désir se constitue dans une temporalité ternaire par rapport à la trace et son effacement ? la mort en étant une figuration mythologique dans le texte de Freud. Rappelons ici (c?’est notre boussole depuis un moment) que Lacan définit dans son dernier enseignement la rencontre amoureuse comme étant celle « de tout ce qui chacun chez chacun marque la trace de son exil, non comme sujet, mais comme parlant, de son exil du rapport sexuel.»[3] Il nous faudra donc préciser de quoi il s’agit dans cette affaire de trace, et articuler plus précisément comment celle-ci se noue à la contingence de la rencontre.

Dans cet esprit, nous avons regardé le première épisode de cette sublime série The Killing (de Veena Sud, 2011-2014[4]où il s’?agit là aussi, pour les personnages principaux, de la rencontre avec la mort : une adolescente de 17 ans, Rosie Larsen (Katty Findlay), est retrouvée ligotée dans un coffre de voiture, ? pas n’?importe laquelle ? , laquelle voiture est trouvée un peu par hasard au fond d?un lac ? coffre qui, dans la suite de la série, sera l?objet d’?une singulière attention de la part de la mystérieuse Sara Linden (Mireille Enos dont l?interprétation est renversante), inspecteur chargée de l’?enquête. C’est un premier point nodal de la série : la rencontre avec un objet inanimé, une morte, et tout un ensemble d’objets la concernant, qui vont animer pas mal de monde, y-compris un monde politique qui semble d’ailleurs s’organiser autour du trou que présentifie le crime de Rosie Larsen.

Le second point-noeud tourne autour de la rencontre de Sarah avec Stephen Holder (Joel Kinnaman ), son singulier coéquipier, un ancien toxicomane, non sans verve, tombant là d’on ne sait où. Le meurtre de Rosie, le mystère qui l?’entoure, vont alors se superposer étrangement (l?’étrangeté au sens de Freud est un élément essentiel de la série) avec le passé de chacun des protagonistes, si bien qu’?un vif lien amoureux va se tisser entre Sarah et Holder, à-partir de dires qui font mouche, de traces équivoques marquant leurs corps et indexant la solitude de chacun ; la trace, ? à l’?occasion celle de l’?insaisissable meurtrier de la jeune fille ?, en tant que fausse piste, effacée, et laissant entrevoir on ne sait quel indicible objet, est subtilement distillée tout au long de la série, et ce dès le premier épisode.

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Nous avons évoqué ensuite quelques films :

  • un film de J.Cassavetes, sorti en 1971, Minnie et Moskowitz où il s’agit d’une rencontre amoureuse qui joue là aussi sur l’exil des partenaires.
  • La dixième victime d’Elio Petri sorti en 1965 : rencontre dans un monde futuriste, où les sujets ont libre cours, suivant des règles précises, à leurs pulsions meurtrières ; rencontre alors entre une victime et son chasseur.
  • True Detective, mini- série TV de Nic Pizzolato, sorti en 2014 ; série remarquable quant à son mode de narration ; car il y a au moins trois narrateurs pour une « même» histoire ; le personnage de Rust Cohle (interprété remarquablement par Matthew MacConaughe), ainsi que celui de Martin Hart ( Woody Harrelson) méritent à cet égard qu’on s’y arrête.
  • La vie d’Adèle sorti en 2013, de A.Kechiche ; là aussi rencontre amoureuse laissant l’héroïne dans une singulière solitude; Lucien Dubuisson se propose d’analyser le film.
  • Les combattants de Thomas Cailley sorti en 2014 : rencontre amoureuse qui se transmue en une histoire de survie.
  • le remarquable Night Call (titre original : Night Crawler, évoqué au début de notre séance de travail) de Dan Gilroy sorti en novembre 2014. L’interprétation de Jake Gyllenhaal jouant le rôle de Lou Bloom vaut son détour.

   Notre prochaine séance est le samedi 7 mars, 18 H 30, au 17 rue Baudoin.

Nous déchiffrerons le film The Party (dont la lecture était prévue le 7 février) de Blake Edwards, sorti en 1969.

Nous ferons aussi une lecture transversale du Séminaire VIII, Le transfert, en recensant ce que dit Lacan de l’amour et de la rencontre, afin de bien saisir le moment de bascule du séminaire Encore.

Le vecteur Psynéma s’inscrira à sa façon dans la thématique des prochaines Journées de l’Ecole de la Cause freudienne, intitulées Faire couple, liaisons inconscientes.

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[1] Freud S, L’inquiétante étrangeté et autres essais, Editions Gallimard, 1985, p. 61.

[2] Lacan J, Le Séminaire, Livre IX, « L’identification », Inédit.

[3] Lacan J, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Editions du Seuil, 1973, p.132.

[4] Reprise de la série (2007-2012)danoise Forbrydelsen («Le meurtre») de S?ren Sveistrup. Série elle aussi époustouflante, mais qui insiste bien plus sur la dimension politique évoquée plus loin.

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