« Une petite tache bue par un buvard »

Marie-Christine Baillehache

  • Le trou du silence :

En 1964, avec sa pièce « Le silence », N. Sarraute met en scène la confrontation de 6 personnages anonymes, désignés par une simple lettre et placés dans un contexte anonyme, avec un 7° personnage – le seul à avoir un prénom : Jean-Pierre – dont le silence s’impose sans explication et provoque l’irrémédiable faillite de leurs paroles chargées de lieux communs. Plus chacun tente d’affirmer sa parole face à ce silence dérangeant, plus le silence parasite, contamine et ébranle ce que celle-ci contient de banalités définitives. Entre la parole des 6 personnages et le silence qui les attire irrésistiblement, le malaise grandit, les tensions se révèlent, jusqu’à leurs plus extrêmes conséquences.

F1 : Eh bien, Jean-Pierre, mon ami, je vous félicite. Vous en faites des choses…en douce…Oh, le vilain sournois…vous vous rendez compte de ce que vous déclenchez, assis là, mine de rien…

F2 : c’est donc vous, mon pauvre Jean-Pierre, la cause de toute cette folie.

F3 : Ouh, le vilain…haro, sur lui…Oh, l’horreur… L’homme terrible qui fait peur. Jean-Pierre, un garçon si modeste, si sage…Regardez ce que vous faites, dans quel état vous avez mis notre pauvre ami.

H2 : Jean-Pierre la terreur. C’est comme ça que je vais vous appeler. Le redoutable bandit. Regardez-le. Mais ma parole, il nous menace ! Révolver au poing ![1]

 

Il suffirait « juste d’un mot »[2] de Jean-Pierre pour que chacun reprenne sa défense contre les enjeux réels de la parole, en continuant d’échanger des idées toutes faites et d’aligner des banalités. Mais le silence insiste, « enserrant tour à tour et méthodiquement chacun des personnages, comme un poulpe monstrueux qui s’emparerait de ses victimes une à une. » [3] Et bientôt, sous le poids du silence, les mots prononcés perdent leur vernis social et laissent passer sans fard un enjeu réel. Le silence de Jean-Pierre devient, dans leurs paroles : « une menace étrange », « un danger mortel », « Prenons le mystère à la gorge », « c’est ça qui a déclenché les émanations, les débordements, les suffocations et les appels au secours », « ça brûle »,…[4] Irrépressiblement entrainée dans la faille que le silence a ouverte dans le langage, la surface lénifiante de « conte de fées »[5] de la parole se brise et laisse entendre les voix périlleuses des tropismes de chacun.

 

H1 : Comme on est tenté de prononcer pendant la messe des mots sacrilèges… Votre silence m’a poussé de tout son poids…J’ai été très loin, trop fort…[…] Oh, ça s’amasse maintenant, oh, comme ça enfle… Oh, me cacher… Tant d’impudeur.[6]

H1 : […] fascinés. Emprisonnés. Il nous a capturés. Ce silence c’est comme un filet. Il nous regarde frétiller…[7]

H1 : […] Au secours… Je perds pied, je suis déporté, seul entre ciel et terre…Oh…[8]

F2 : Une sensation… Moi aussi…

F3 : Oh, comme une solitude…[9]

F1 : Je suis comme vidée… Tout est aspiré…

F2 : Une petite tache bue par un buvard…[10]

 

  • « L’étincelle créatrice » :
  1. Sarraute est un écrivain qui cherche à faire vaciller le Discours commun qui prétend maitriser le langage et réduire ses mots, ses idées, ses choses, ses sensations et ses êtres à des réalités sans mystère. Par le suspens radical du sens commun et assuré, son écriture introduit un espace vide de tout langage et laisse passer un autre ordre du langage. Sa trouvaille littéraire, le « tropisme », rend compte de cette double opération. Le tropisme sarrautien est un Janus à deux faces antagonistes et indissociables. Sa face de silence laisse sa place à un envers langagier imprévu. Cette face vide est une force irrépressible, imprévisible et surprenante capable de révéler et d’imposer son autre face langagière créatrice. Par sa face de silence, le tropisme troue le discours qui se contente de brasser des mots comme une machine qui tourne à vide et ménage l’espace d’une énigme salutaire. A l’inverse, par sa face de langage, le tropisme invite la parole à s’engager au-delà des consensus et des préjugés communs de la communication et de l’expression et à faire jaillir « l’étincelle créatrice ».[11]En inscrivant le tropisme janusien dans le discours social univoque, enfermant dans la prison des mots, non seulement N. Sarraute fait faillir toute prétention au fin mot de l’histoire, mais surtout elle fait entendre « entre les lignes »[12] une langue qui, sans être encore tout à fait accomplie, est inédite.

 

  • L’effraction d’un réel :

Dans sa pièce théâtrale de 1964 « Le silence », N. Sarraute met en scène le dérangement radical de la parole et du langage par un trou de silence. L’enchaînement réglé des mots bute sur une présence matérielle dont le « hors scène » n’existe que par les mots qui le visent sans jamais pouvoir le circonscrire ni l’atteindre. Dans sa pièce « Le silence », la parole des 6 personnages ne peut ignorer ce trou de silence insistant et toujours dérobé. Elle se confronte à cette présence silencieuse mystérieuse et bien réelle. Elle est poussée à cesser d’être une réalité discursive formelle et inconsistante et à faire sa place à une hétérogénéité radicale qui la force à introduire une énonciation réelle. Il s’agit pour N. Sarraute, de forcer la parole à tenir compte d’un trou de silence qui habite le langage.

Le théâtre de N. Sarraute est un « théâtre de langage », un théâtre où « il n’y a que du langage »[13]. Ainsi, dans sa pièce « Le silence », en faisant du silence un personnage en présence, elle soutient que le langage n’est pas sans une énigme réelle irrésorbable. Ce réel indestructible, rebelle et indissociable du langage, a le pouvoir de faire effraction dans le pouvoir d’aliénation totalisant de la parole abstraite. Il est ce qui permet à la parole de dire singulièrement « cet être qui n’apparait que l’éclair d’un instant dans le vide du verbe être et […] pose sa question pour le sujet. […] il pose la question avec le sujet, comme on pose un problème avec sa plume. »[14]

Toute l’œuvre de N. Sarraute est basée sur cette hétérogénéité du réel au langage qui menace et met à mal la parole qui se veut close sur elle-même et sans adresse. C’est avec sa « plume » d’écrivain que N. Sarraute creuse sans relâche ce trou de silence nécessaire à l’émergence d’un sujet de l’énonciation. Ponctuations, élisions, écarts divers,… ménagent ce vide entre les mots où passe cette singulière « signification inaccessible au sujet conscient »[15] cause d’une création de sens.

C’est donc à l’encontre du langage unitaire que N. Sarraute écrit, mais pas sans lui, reconnaissant dans ce paradoxe le lien indissoluble entre le langage et son envers de réel. Elle écrit en faisant se rencontrer le langage et ce qui lui est le plus étranger, cette matérialité vivante qui permet à son écriture d’échapper à la facticité, à l’autosuffisance et au formalisme. Le lieu de cette rencontre est celui de son invention : le tropisme. Le Tropisme est cette lacune dans le langage qui permet le passage à une autre langue. En assurant la substitution du signifiant au signifiant, il «  produit un effet de signification qui est de poésie ou de création »[16] Le Tropisme sarrautien est proprement cette « matérialité  du langage » que J. Lacan nomme la « lettre »[17] qui « produit tous ses effets de vérité dans l’homme, sans que l’esprit ait le moins du monde à s’en mêler. »[18]

26/02/2015

 

[1] N. Sarraute, « Le silence », 1964, Ed. Gallimard, 1967, p. 31-32.

[2] Idem, p. 33.

[3] Arnaud Rykner, « Préface », « Le silence », N. Sarraute, 1964, Ed. Gallimard, 1967, p. 14.

[4] N. Sarraute, « Le silence », 1964, Ed. Gallimard, 1967, p. 35.

[5] Idem, p. 62.

[6] Idem, p. 36.

[7] Idem, p. 51.

[8] Idem, p. 56.

[9] Idem, p.61.

[10] Idem, p. 62.

[11] J. Lacan, « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud», 1957, « Ecrits », Ed. Points-Seuil, 1966, p. 265.

[12] J. Lacan, « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », 1957, « Ecrits », Ed. Points-Seuil, 1966, p. 262.

[13] N. Sarraute, « Le silence », 1964, « Appendice », ED. Gallimard, 1967, p. 74.

[14] J. Lacan, « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud. », 1957, « Ecrits », Ed. Points-Seuil, 1966, p. 279-280.

[15] Idem, p. 277.

[16] Idem, p. 274.

[17] Idem, p. 251.

[18] Idem, p. 267.

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