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Vecteur « Le corps, pas sans la psychanalyse »

Geneviève Mordant

Au cours de nos réunions mensuelles depuis le début de 2015, nous avons exploré un peu de biais le thème que nous avons choisi cette année – la question de la butée du corps–parlant sur un impossible – en repartant de la célèbre phrase de Freud reprise par Lacan : « En sa matière l’artiste toujours précède le psychanalyste ». Nous avons choisi de rencontrer différents artistes pour les interviewer sur ce qui peut représenter pour eux, dans l’exercice de leur art, un point d’impossible en ce qui concerne le corps.

Dans un premier temps – et en contrepoint de ce qu’Éric Laurent nous avait dit sur Rembrandt et Rothko dans la troisième séance de son séminaire « Parler la langue du corps » – nous avons mené deux entretiens avec un peintre, Claude-Luca Georges. Il nous a montré qu’au delà de ce que certains peintres modernistes peuvent dire du rapport de leur corps à leurs peintures sur le mode métonymique (Soulages : « Il n’y a pas d’espace derrière le tableau, l’espace est devant et je suis dedans », Rothko : « Mes peintures c’est mon corps », Pollock : « Je peins par terre pour être dedans ») il reste pour lui, dans sa propre démarche, un impossible à dire quant à l’engagement du corps dans l’acte de peindre. Claude-Luca Georges s’est notamment appuyé dans son propos sur l’exemple du peintre-calligraphe chinois (dans « l’Unique trait de pinceau » de Shitao, le peintre « est agi ») et celui de l’artisan charron (« …Il y a là un tour que je ne puis exprimer par des mots, de sorte que je n’ai pu le transmettre à mes fils… ») dont les dialogues ont été rapportés et commentés par « le Platon chinois » Tchouang-Tseu.

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Claude-Luca Georges « Europe enlevée »

Ensuite, en prolongement de nos réflexions précédentes sur les différents dispositifs mis en jeu dans la performance (à partir des cas d’Angelica Lidell, Marina Abramovic, Chris Burden, etc) nous avons reçu une jeune performeuse française, Nataska Roublov, qui nous parlé de sa propre mise en jeu du corps dans la rue et différents espaces publics, performances qu’elle prépare d’abord en se mettant en scène en solo (ou plus rarement en couple) à l’aide de vidéos. Pour elle la butée est au-delà celle de la confrontation de sa propre nudité avec le regard de l’autre, elle est plutôt entre la représentation et l’objet, nous dirions entre l’être et l’avoir (le corps).

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Nataska Roublov « La femme étalon »

Nous avons aussi interviewé la cinéaste Anca Hirte, réalisatrice du film documentaire « Téodora pécheresse » qui fait le portrait en live d’une jeune femme qui se prépare à prononcer ses vœux pour entrer dans le monastère de Varatec en Roumanie : elle nous montre dans son intimité les apprêts d’une future épouse de Jésus, qui vit donc avec sa foi et aussi dans son corps un amour sans le corps.

Nous projetons de continuer cette série de rencontres avec d’autres artistes, dans l’idée de reprendre en détails chacun des entretiens et d’en faire une synthèse sur le thème de l’impossible pour le corps-parlant.

Enfin nous avons proposé un thème en vue de l’animation d’une des trois soirées prévue pour la préparation au Xème congrès de l’AMP organisée par l’Envers de Paris sous le titre « La civilisation du corps et son malaise ». Dans le champ lacanien, la question d’une butée du corps sur un impossible peut en effet se poser à propos et au delà de la passe. Jacques-Alain Miller, évoquant l’outrepasse dans son cours du 4 mai 2011, nous dit : « … nombreux sont ceux qui, au-delà de l’épreuve de la passe, réussie ou non, poursuivent l’analyse ». De quel impossible peut-il s’agir pour le corps du passant – corps qu’il a, quoiqu’essentiellement marqué par le symptôme – et qui fait qu’après la passe ce corps peut être amené à se retrouver allongé à nouveau sur le divan ? Quel impossible à résorber ce que Freud lui-même appelait « les restes symptomatiques » reste-t-il pour le passant qui s’engage dans cette épreuve et vient témoigner par et après la passe ?

À cette soirée animée le 17 Septembre 2015 par Francesca Biagi-Chai, Marie-Hélène Brousse contribuera par une conférence au thème proposé « Le corps, la passe et l’impossible ». S’y joindront des participations de Geneviève Mordant et de Guido Reyna.

Contact : Geneviève Mordant, 06 08 26 49 46, genevieve.mordant@gmail.com

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