In this photo released by the Sigmund Freud Museum in Vienna former Austrian psychoanalyst Sigmund Freud is pictured in his working room in 1938. Austria and the world will be celebrating Sigmund Freud's 150th birthday on Saturday May 6, 2006. (AP Photo/Sigmund Freud Museum)

1938

Susanne Hommel

Nous continuons le travail à partir du texte de Freud «  Deuil et Mélancolie », écrit en 1917, pendant la Première Guerre Mondiale.

Dès le début ce texte essaie de préciser ce qui distingue le deuil de la mélancolie.Freud propose que das Gewissen, la conscience morale, fasse partie des grandes institutions du Ich. Gewissen est ce qui a été su, gewusst. Ce qui a été su juge le sujet, constitue le surmoi. Chaque fois que nous rencontrons le Ich en allemand il y a discussion. Il est difficile, pour ne pas dire impossible de trouver la traduction juste. Le sujet, le moi, ou le Ich. Nous ferons un cartel séparé du collectif pour travailler cette question. Lacan reprend la question tout au long de son enseignement. Die Ichspaltung, il propose parfois la refente, parfois la division du sujet, alors que la traduction classique est « Le clivage du moi ». Le tableau clinique du mélancolique montre tout d’abord un déplaisir du Ich avant toutes les manifestations symptomatiques : la déchéance physique, la laideur, la faiblesse. En l’écoutant on saisit que les multiples auto-accusations ne s’adressent pas à lui mais plutôt à une personne que le malade aime ou a aimé ou devrait aimer. Nous entendons la férocité du surmoi. Une personne qu’il devrait aimer. « Aime  !  » Les accusations qui s’adressent à un objet d’amour sont gewälzt sur le Ich propre. Wälzen évoque le rouleau compresseur, c’est lourd et écrasant. Le Ich, ici nous disons le sujet est anéanti par ce qu’il reproche à l’objet aimé.

Nous avons continué la lecture, les commentaires et la traduction de « Trauer und Melancolie». Freud dit que la femme qui se plaint sans cesse de l’incapacité, de la faiblesse, de la lâcheté de son mari lui reproche au fond d’avoir choisi une femme aussi méprisable qu’elle. Mais au lieu de se comporter avec modestie et humilité, comme devrait le faire une femme aussi indigne, elle est quérulente et se dit blessée comme si une grande injustice lui avait été infligée. Ceci n’est possible que parce que tout ce qu’elle fait trouve son origine dans la constellation psychique du refus, de la révolte. Et cette constellation a été transférée par un certain processus vers cette contrition mélancolique. Le mot allemand est Zerknirschung. C’est comme le papier chiffonné, froissé. Le dictionnaire dit contrition, je propose plutôt écrasement, qui résonne dans le corps. La contrition est un dessèchement.

Nous nous sommes rencontrés le 6 mai 2014. Dans le paragraphe que nous avons travaillé Freud parle du Schatten, de l’ombre de l’objet qui tombe sur le Ich. Pour le mélancolique, une blessure ou une déception venant de la personne aimée, de l’objet aimé, le pousse à s’identifier à l’objet perdu. C’est ainsi que la perte d’objet s’est transformée en une perte du Ich, le conflit entre le Ich et la personne aimée est devenu un Zwiespalt, un litige entre la critique du Ich et le Ich transformé par identification. Les conséquences sont graves pour le sujet concerné, le Ich est investi narcissiquement, le suicide devient une visée possible. Dans le paragraphe, suivant Freud évoque les travaux de Otto Rank, de Karl Landauer et de Karl Abraham concernant les dangers de l’identification narcissique à l’objet aimé. Abraham traite le rapport de la pulsion orale à la mélancolie. Ainsi le sujet mélancolique refuse-t-il l’accueil de la nourriture, ce qui peut avoir des conséquences graves, voir il peut se laisser mourir de faim. Toute séparation lui est impossible, insupportable, l’objet ne peut être ailleurs qu’en lui. Ainsi il va jusqu’à le dévorer.

Nous nous sommes rencontrés le 2 juillet et le 3 octobre 2014. Freud observe que certains analystes disent que, dans la mélancolie, l’identification narcissique du choix d’objet est prédominant, pourtant dans les névroses de transfert l’identification à l’objet n’est pas rare non plus, surtout dans l’hystérie. Il y a pourtant une différence entre l’identification narcissique et l’identification hystérique. Dans le paragraphe qui suit Freud écrit que la mélancolie se constitue plus facilement dans la névrose obsessionnelle parce que la perte d’objet est une bonne occasion de faire apparaître l’ambivalence des relations d’amour. L’obsessionnel se rend alors responsable de la disparition de l’objet. Le sujet abandonne l’objet mais pas l’amour. Il s’identifie narcissiquement à l’objet perdu, et exerce auprès de cet objet de substitut la haine, l’humiliation, ce qui produit une satisfaction sadique.

Nous nous sommes réunis le 8 octobre 2014. Le sadisme se retourne contre le sujet. L’auto flagellation jouissive de la mélancolie ainsi que ce même trait dans la névrose obsessionnelle s’adresse nécessairement à un objet, ce que le sujet ne peut subjectiver. Alors il retourne cette haine contre lui-même. Son état de maladie et de détresse tourmente également son entourage. C’est une manière indirecte de lui manifester son hostilité. Ainsi la pulsion sadique se dirige vers l’autre et lui-même, ce qui rend la vie insupportable. Ce sadisme résout l’énigme de l’inclination au suicide. Première étape  : le sujet se tue et satisfait ainsi sa pulsion sadique, deuxième étape : les survivants en souffrent et se font des reproches. Le sujet mélancolique a fait coup double. C’est sa jouissance mortifère. Nous avons reconnu, dit Freud, dans l’état originaire qui prend son départ dans la vie pulsionnelle, un si grandiose, gigantesque amour de soi du Ich, nous voyons se libérer, dans l’angoisse qui surgit dès que la vie est menacée, une si grande somme de libido narcissique, que nous ne pouvons saisir comment le Ich peut donner son accord à une destruction de soi. Nous savons depuis longtemps que le névrosé n’a pas l’intention de se suicider, sauf s’il retourne la pulsion meurtrière adressée à une autre personne sur lui-même, mais il nous restait énigmatique quelles forces sont en jeu pour qu’une telle intention devienne un acte. L’analyse des patients mélancoliques nous enseigne pourtant que le Ich ne peut se tuer que s’il se traite lui-même comme un objet. Ainsi la régression du choix d’objet narcissique de l’objet est annulée de cette manière, mais l’objet est quand même plus puissant que le Ich lui-même. Dans les deux situations opposées, celle de l’état amoureux extrême et celle du suicide, le Ich a perdu contre l’objet. L’objet sort victorieux.

Nous nous sommes rencontrés deux fois depuis mon dernier texte. En décembre 2014 et en janvier 2015, le 21. Le travail continue. Un des traits caractéristiques de la mélancolie est le surgissement de la peur de devenir pauvre, misérable. Cette peur est la dérivation de l’érotisme anal qui a été arraché à ses liens, qui a été délié et qui a été changé dans un mouvement de régression. Il est le rejeton isolé de la pulsion anale. Freud écrit dans plusieurs textes au sujet de la pulsion – je fais référence à « Das Ich und das Es » (Le Ich et le Ça), 1920 – que la pulsion de destruction est mise au service de l’Eros et que la désintrication pulsionnelle – die Triebentmischung – fait surgir la pulsion de mort. Les pulsions doivent être nouées, une pulsion isolée est un rejeton de la pulsion de mort et produit des maladies, des suicides et des dépressions et la mélancolie.

La mélancolie partage un trait avec le deuil : le temps, le déroulement du temps.

Les deux s’épuisent sans laisser des traces remarquables, des modifications importantes. Après le deuil, le Ich a retrouvé sa libido qui était attachée à l’objet perdu. Le Ich produit un travail analogue pendant la mélancolie. Dans les deux cas la compréhension économique fait défaut. L’insomnie du sujet mélancolique témoigne de la rigidité de l’état, de l’impossibilité d’exécuter le retrait des investissements nécessaire pour le sommeil. Le complexe mélancolique se comporte comme une blessure béante, il attire les énergies d’investissement de toute part et vide le Ich jusqu’à son appauvrissement, son extinction complète. Il est facile pour lui de résister au désir de dormir, au Wunsch de dormir. La fin de la «  Traumdeutung » («  L’interprétation des rêves ») dit que le Wunsch est indestructible. Au moment du crépuscule un facteur probablement somatique qui ne trouve pas d’explication psychogène adoucit cet état. Ici nous pouvons nous poser la question de savoir si une perte du Ich sans égard pour l’objet – ce qui serait une blessure du Ich purement narcissique – ne suffirait pas pour produire l’image de la mélancolie et qu’un appauvrissement du Ich qui n’est pas directement toxique ne pourrait pas produire certaines formes de cette affection.

La mélancolie connaît un trait très particulier. Elle peut s’inverser brutalement, son symptôme devient alors la manie. Mais pas toute mélancolie a ce destin. Il y a des cas de mélancolie qui connaissent des récidives, alors dans les intervalles le sujet est à peine mélancolique, nous pourrions presque dire qu’il est normal.

D’autres formes de mélancolie montrent des états aigus de phases mélancoliques et maniaques qui font penser à la folie. Nous pourrions être tentés de ne pas nous interroger sur l’état maniaque, mais le devoir de la recherche psychanalytique est de chercher un éclaircissement analytique pour la mélancolie et la manie.Freud nous dit dans le paragraphe suivant que le résultat de cette recherche ne peut pas être tout à fait satisfaisant. Une première orientation sera déjà précieuse. Il distingue l’impression psychanalytique et l’expérience générale économique. Mélancolie et manie luttent contre le même complexe auquel le Ich a succombé dans la mélancolie alors qu’il domine dans la manie. Freud revient sur l’aspect économique  : la dépense d’énergie dans la mélancolie produit la tristesse, la dépression, dans la manie elle produit la joie, la jubilation, le sentiment de triomphe.

Ainsi par exemple lorsqu’un pauvre diable, habitué à la faim et aux soucis matériels quotidiens, gagne subitement une grosse somme d’argent, lorsqu’un long et pénible combat se voit finalement couronné de succès, lorsqu’un être humain peut subitement laisser derrière lui une contrainte qui pèsait lourd, lorsqu’il n’est plus obligé de jouer un rôle, à toutes ces occasions-là il éprouve de la joie exaltée. Il peut enfin faire ce qu’il avait envie de faire depuis longtemps, entreprendre ce à quoi il était obligé de renoncer, son état est comme un état maniaque en opposition complète à la dépression et à l’inhibition de la mélancolie. La manie n’est rien d’autre qu’un tel triomphe, à ceci près que le Ich ne sait pas ce qu’il a surmonté et sur quoi il a porté un triomphe. Donc le pauvre qui a gagné à la loterie sait d’où vient sa bonne humeur, sa joie, l’homme en état manique ignore d’où vient le changement de son humeur.

Nous pouvons entendre l’état alcoolique de la même manière – tant qu’il est joyeux. Il s’agit dans cet état d’une annulation toxique de dépenses de refoulement. L’homme du commun suppose volontiers que dans cet état maniaque on est entreprenant parce que l’on est de bonne humeur. Bien évidemment il faut dénouer ce faux nouage. Dans la vie psychique cette condition économique a eu lieu, et c’est pour ça que le sujet et de bonne humeur et désinhibé.

Nous pouvons en déduire que dans la manie le Ich doit avoir surmonté la perte de l’objet, et alors la totalité du montant de contre-investissement que la souffrance de la mélancolie avait soutirée au Ich et absorbée est devenue disponible. Le sujet maniaque exhibe sa libération de l’objet qui l’avait fait souffrir en se jetant sur de nouveaux investissements d’objet.

Cette explication a l’air d’être claire, mais il reste beaucoup de questions et doutes. Freud ne refuse pas d’ouvrir une discussion avec d’autres pour clarifier ces questions cliniques.

Nous nous rencontrerons le 03 juin 2015 à 21 heures chez Susanne Hommel

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