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Pierre Sidon avec Stéphanie Lavigne et Romain-Pierre Renou

Samedi 20 septembre 2015, a eu lieu au cinéma l’Escurial l’avant-première du film de Karin Albou organisée par l’Envers de Paris : Ma plus courte histoire d’amour, suivi d’un débat avec la réalisatrice et Mazarine Pingeot, qui incarne, dans ce film et pour son premier rôle, une amie psy du personnage féminin joué par la réalisatrice.

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Un film tout en finesse, selon le mot de Beatriz Gonzalez-Renou, appuyé sur un scenario original, rigoureux et compact, des dialogues vifs, une photographie et une mise en scène raffinés mais sans afféteries, des choix ironiques et judicieux pour la bande son. Âpre et désespérant dans le genre de la comédie dramatique, ce film, troisième de la réalisatrice après La petite Jérusalem et Le chant des mariés, se proposait de rompre avec les deux premiers. Mais de quelle rupture s’agissait-il ?

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Stéphanie Lavigne, discutante à la tribune, proposait au contraire le terme de sérieux pour cette œuvre qui provoqua pourtant le rire, à Paris comme San Francisco où elle a rencontré un franc succès lors de sa présentation le 14 juillet dernier. Si rupture il y avait, remarqua Stéphanie Lavigne, c’était peut-être avec la référence au père, à la tradition, « aux petites histoires » qui orientaient le désir des personnages dans l’amour et les amitiés dans les précédents films de Karin Albou. Ce fut aussi l’avis de Romain-Pierre Renou à la tribune, remarquant cependant un retour de ces thématiques dans la sorte d’épilogue d’allure factice du film. D’où un effet d’ironie à l’égard des semblants de la tradition.

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Après une nuit de retrouvailles suivie d’une nouvelle séparation, Elle tombe enceinte. Ils tentent désespérément de faire couple. Mais elle est indifférente, voire rétive : ils ne parlent pas la même langue. Est-elle plutôt en couple avec… son chat? Ou sa libido est-elle prisonnière d’un impératif implacable ? Il s’agit en tout cas, comme l’a déployé Clotilde Leguil qui animait la matinée, d’un conte inversé dans lequel la belle au bois dormant s’endort au premier baiser du prince charmant. Et en effet, l’histoire débutant quasiment par la grossesse, la conclusion du conte « ils eurent un enfant » sert ici de prémisse au problème ainsi posé : comment « faire couple » dans les conditions posées par le scenario de la première – et dernière – rencontre sexuelle ?

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Conte inversé aussi, commente Pierre Sidon, par la féminisation du personnage masculin, « personnage romantique » du couple, selon Karin Albou : amoureux en effet ridiculisé lorsqu’elle lui fait dire, par exemple, à la manière du Mépris de Godard un : « – Et mon sexe, tu l’aimes ? » Couronnant le tout, une spectatrice lectrice de Lacan interrogera de la salle sur la phrase qu’elle croit avoir lu chez Lacan et selon laquelle « une femme serait un ravage pour un homme » ! Est-ce pourquoi ce film dérangeant, inclassable, selon certains, cherche encore son distributeur en France ? Peut-être, répondit Karin Albou, car le film plaît aux femmes mais leurs époux sont heurtés.

Un ton détaché se retrouve dans le jeu des personnages ; surtout chez Elle. Clotilde Leguil a fait référence à Rohmer, évoquant la distanciation remarquable du jeu des acteurs, que Karin Albou a qualifié de « littéraire » et « écrit » : « je ne laisse pas ou peu de place à l’improvisation en effet », « je serai toujours sérieuse », a-t-elle commenté. C’est ainsi que si l’on rit, on rit jaune et ce n’est pas la happy end de façade qui détourne d’un sentiment de vide, du ratage écrit, immanquable, de ce couple ici posé comme un problème puisque, comme chez Rohmer aussi, note un intervenant dans la salle, la relation sexuelle ne doit pas avoir lieu. Mais ici, on s’escrime. Impossible bien sûr d’être dupé par la réconciliation finale de ce couple, qui n’existe finalement que pour la « photo ». Les derniers moments du film figurent ainsi comme un retour à la situation initiale, celle d’un bonheur idéalisé à distance, épistolaire, évitant la rencontre imprudente des corps et le choc des paroles.

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Et la psy là-dedans ? Ridicule aussi, puisque tout ce qu’elle dit ou presque est faux, a commenté Karin Albou. Mais surtout, l’on relève qu’elle renforce la tendance d’Elle à s’interroger sur le diagnostic du partenaire, plutôt que sur son propre désir. L’idée, a précisé Mazarine Pingeot, était aussi de souligner les compromis qu’assènent les psys pour parvenir à ce que Stéphanie Lavigne et Philippe Benichou ont désigné comme une visée idéale du conjugo. D’où ses prescriptions et la forme de son coaching insistant. Or cet idéal, a ajouté Mazarine Pingeot, vient recouvrir quelque chose qui, nécessairement, ne marche pas entre les deux sexes, « l’énigme de la différence des sexes » selon l’expression même de Karin Albou.

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Karin Albou nous a ensuite confié les circonstances particulières de l’écriture de son projet : encore en couple au moment de l’écriture de son scenario – elle précise qu’elle ne l’est plus – elle est tombée enceinte. C’est ainsi qu’elle a décidé d’inscrire cette grossesse au début de son histoire, ainsi que de se mettre en scène elle-même dans ce scenario totalement inédit. On ne peut s’empêcher de penser au destin du couple Kidman-Cruise – même si Nicole Kidman ne partage pas cette vue -, après la traversée d’Eyes Wide Shut. Mais loin de la malice pernicieuse d’un Kubrick faite au couple de papier glacé, on songe plutôt au destin d’une sorte d’Icare tentant de prendre de la hauteur sur le dédale du couple. Karin Albou transformée par sa création, métamorphosée par son Acte ? Possible car son film n’est ni beau ni agréable : il est fort et c’est un choc. Ce n’est d’ailleurs pas qu’un film, mais bien, au sens artistique, une performance de son actrice-auteur-réalisatrice. Merci à Karin Albou d’avoir prolongé la performance avec nous lors de cette avant-première, Karin Albou dont nous avons appris samedi qu’elle participait régulièrement, avant que les joies de la maternité de l’en empêchent, au vecteur cinéma de l’Envers de Paris, désormais  « Psynéma », animé par Karim Bordeau. Et merci aussi à Philippe Benichou et Karim Bordeau, à l’initiative de cet événement qui fera date dans l’histoire de l’Envers de Paris.

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