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En 71, « Lituraterre » prend place dans le moment de l’enseignement de Lacan où il introduit la jouissance dans l’inconscient structuré comme un langage.

Cette introduction de la jouissance dans la structure signifiante de l’inconscient remanie de fond en comble le lien d’hétérogénéité entre le signifiant et la jouissance et comporte une redéfinition du signifiant. Cette coupure épistémologique des années 70 implique de ne pas seulement considérer la jouissance comme faisant barrière au savoir mais aussi d’envisager l’articulation même de la jouissance avec le savoir. Le concept de Lettre est au joint de cette nouvelle articulation dans l’enseignement de Lacan.

Dés 55, avec son séminaire sur le conte d’E.A Poe « La lettre volé », Lacan fait valoir la lettre dans le signifiant comme révélatrice d’une énigme irrésorbable dans le savoir. En 71 avec « Lituraterre », il distingue radicalement le signifiant de la Lettre et situe la Lettre hors de l’articulation signifiante et de sa fonction de production de sens. A l’envers du signifiant, la Lettre n’a pas pour fonction de produire un signifié mais de produire une césure particulière dans le langage. Elle fait littorale entre le signifiant et la jouissance.

Située entre le signifiant et la jouissance-énigme, la Lettre procède des deux domaines hétérogènes, sans appartenir à aucun. Elle procède du signifiant sans s‘y réduire et met en jeu une jouissance singulière qui fait trou réel dans le signifiant-savoir. « Motérielle », la lettre se tient au bord du trou qu’elle fait valoir et produit dans le savoir.

C’est en quoi elle intéresse la littérature. Si en 55, Lacan se rapporte à E. A Poe, en 71 c’est à Rabelais qu’il confie le soin de devancer ce qu’il enseigne. «  […] que ce soit de nos jours qu’enfin Rabelais soit lu – montre qu’il repose peut-être sur un déplacement d’intérêt à quoi je m’accorde mieux. »[1] Dans ces années 70, cette nouvelle lecture de Rabelais renvoie à la traduction française du livre du linguiste M. Bakhtine « L’œuvre de F. Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance » qui fait connaitre en France ses théories sur la langue carnavalesque et sur le rire rabelaisien capables de subvertir « toutes les prétentions à une signification et à une inconditionnalité située hors du temps » et de soulager les hommes du poids du Discours du Maitre qui, à l’époque médiévale et à la Renaissance, est très présent et très incarné. C’est à ce courant linguistique et littéraire promotionnant un langage dynamique et fluctuant dont Rabelais fait un grand usage dans son écriture qu’il veut orale et fragmentaire, que Lacan se réfère dans « Lituraterre » pour faire valoir dans la langue l’usage de la sonorité des signifiants qui joue et se joue du signifiant pour produire un hors sens. Cet usage du hors sens basé sur les assonances est chez Rabelais délibérément jubilatoire. Sa jouissance de la langue à la fois fait au trou dans l’Autre de la langue commune et dans le même temps produit ce qu’il nomme un « Gay Sçavoir ». Le mot « Gay » qui a pour origine le mot de la langue d’Oc « goia », veut dire « joie »  et indexe la jubilation et le jeu. Le « Gay Sçavoir » rabelaisien concerne la jouissance de la langue qui de n’être pas que savoir abstrait, donne de la joie. Il met en branle l’assonance, la matière sonore du signifiant qui, à ce jeu, à la fois perd son sens et aussi bien le gagne de nouveau à partir de ces jeux de non-sens. Cette subversion de la langue créatrice de nouveau, ce bonheur des sons et des sens absurdes, Rabelais les nomme la « substentifique moelle » et Lacan la « Lettre ». Ce dont le Gay Sçavoir rabelaisien témoigne c’est que le signifiant se crée à partir du « déchet » de la Lettre et qu’il n’a de sens que celui qu’on lui donne. Ce que fait entendre cette chute réjouissante de Rabelais : « Je ne vous quitterez jamais si vous allez à tous les diables. »[2] Fin de la phrase à quoi la psychanalyse s’accorde.

Marie-Christine Baillehache.

La prochaine réunion du Vecteur « Psychanalyse et littérature » poursuivra sa recherche sur le trou de la Lettre dans le savoir, le Mardi 1° / 12 / 2015. Philippe Benichou nous fera l’honneur et le plaisir de sa présence.

[1] J. Lacan, « Lituraterre », 1971, « Autres écrits », 2001, Ed. Seuil, 2001, p. 12.

[2] F. Rabelais, « Pantagruel », Ed. Seuil, 1973, p. 137.

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