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Aurélie Van Den Daele met en scène Angels in America de Tony Kushner au théâtre de l’Aquarium du 11 novembre au 6 décembre. L’Envers de Paris vous donne rendez-vous le 28 novembre pour un débat avec elle et Gérard Wajcman à l’issue de la représentation.

Philippe Benichou et Guillermo Crosetto

Pour le collectif « Théâtre et psychanalyse » de L’Envers de Paris

Philippe Benichou : Pourriez-vous nous présenter votre parcours avant de parler de la pièce ?

Aurélie Van Den Daele : Je suis metteur en scène et artiste associé au théâtre de l’Aquarium. J’ai débuté comme comédienne mais s’est imposée à moi cette envie de mettre en scène, à partir du plaisir de regarder les autres jouer. J’ai suivi un cycle de perfectionnement à la mise en scène au Conservatoire national supérieur de Paris et je m’y consacre maintenant totalement. Je m’intéresse exclusivement à l’écriture contemporaine, aux auteurs qui réfléchissent aux liens entre la grande histoire et l’histoire intime. J’ai monté Luka Lila de Suzie Bastien sur le thème de l’immigration, Top Girls de Caryl Churchill, sur la place des femmes dans la société anglaise de Margaret Thatcher. L’année dernière j’ai également monté un diptyque sur les liens entre théâtre et cinéma, à partir de deux œuvres de Bergman et Roland Schimmelpfennig, et qui portait déjà sur un des thèmes d’Angels in America, à savoir la maladie d’un proche. Je fais aussi un travail de transmission à des enfants et des adultes.

PB : Comment avez-vous rencontré Angels in America ?

AVDD : Très jeune j’ai été fascinée par des auteurs comme Hervé Guibert et les auteurs américains gay. J’ai découvert la pièce lors de mes études au Conservatoire et c’était un grand rêve de la monter. C’est un énorme défi théâtral du fait de la multiplicité des registres présents dans la pièce qu’avaient analysé les articles de François Regnault et Gérard Wajcman parus à l’occasion de la mise en scène de la pièce par Brigitte Jaques. Quand j’ai annoncé ce projet, on m’a renvoyé l’idée d’une pièce datée, écrite en 1987, à une époque d’une grande méconnaissance du SIDA. On ne dit pas ça de Shakespeare ! Or le monde de Reagan est celui du libéralisme triomphant qui est notre monde aujourd’hui. La pièce parle également de l’homosexualité qui a été au centre du débat sur le mariage pour tous et elle est extrêmement novatrice sur ce thème. La spiritualité et la religion sont également présent, avec le couple mormon, cette mère qui veut sauver son fils des démons de l’homosexualité, le discours du rabbin, éléments qui sont en résonance avec notre monde. Cette pièce est une épopée à dimension mythique et elle n’a pas du tout vieilli. Nous voulons faire entendre cette histoire d’hier pour éclairer aujourd’hui.

PB : Aujourd’hui il y a bien ces deux tendances, l’appel au Père, présent dans la religion, et la jouissance qui est une question propre à chaque sujet et à laquelle la tradition, la référence à l’idéal ne sont plus une réponse.

AVDD : Oui, c’est aussi une pièce sur l’identité, comment les personnages sont emprisonnés dans des modèles. C’est une critique de l’Amérique, je pense à la parole de Belize « Vient voir mon Amérique à moi, chambre 1013, je vis dedans mais je ne suis pas obligé de l’aimer ». Cela répond à la question de savoir qui on est. Les personnages se trouvent peu à peu et répondent à l’impératif contemporain d’être soi, mais c’est pour eux un chemin de croix. Et cela dans toutes les classes puisque les personnages appartiennent à des mondes différents, celui de l’upper class, de la moyenne bourgeoisie bobo, de l’underground, des religieux, de la grande pauvreté. C’est une peinture de la société américaine mais de la nôtre également. L’imaginaire est aussi très structurant dans la pièce, dans notre monde d’images. Il y a une tension entre l’image de masse et l’imaginaire. Nous travaillons avec des outils vidéo pour confronter ces deux types d’images.

PB : C’est important pour nous analystes que cette dimension où l’image abrase l’imaginaire. On peut penser à la captation des adolescents par l’image, par les écrans, qui fonctionne comme une limitation de la machine à rêver, de l’élaboration d’un fantasme singulier.

AVDD : La pièce inclut les déformations de la réalité qui sont un enjeu passionnant pour un metteur en scène.

Guillermo Crosetto : Cette pièce a été adaptée pour l’opéra, pour la télévision en série par Mike Nichols avec Al Pacino, comment cela joue-t-il sur votre travail ?

AVDD : La représentation du surnaturel est délicate au théâtre. Tony Kushner en parle avec humour, notamment quand il s’agit de faire voler l’ange ! La série est proche des didascalies et l’auteur a participé à sa réalisation. Nous nous en sommes cependant émancipés. Il y a soixante-douze scènes dans la pièce, et chaque fois dans un lieu différent. Nous avons travaillé sur un espace unique qui ouvre l’imaginaire, en suivant le concept de Michel Foucault d’espace hétéro –topique, de non-lieu. Nous sommes très loin du réalisme de la série et c’était un de mes souhaits de ne pas l’être. J’aime travailler avec la notion de spectateur actif, en ne donnant pas tout et en suscitant l’attention.

GC : Le thème du couple est très présent, on fait couple même dans les hallucinations, puisque deux personnages se rencontrent dans le rêve de l’un, dans l’hallucination de l’autre.

AVDD : Tout l’enjeu du travail, c’est d’arriver sur le plateau à créer un territoire commun pour le spectateur qui permet cette rencontre improbable entre ces deux êtres. Il faut être précis pour qu’on accepte cet impossible rencontre que Kushner met en scène. La pièce est un défi à la mise en scène ! Et le thème du couple est central. La pièce commence sur deux crises de couple, celle du couple mormon avec l’homme qui découvre son homosexualité, celle du couple homosexuel avec l’annonce de la maladie par Prior et le fait que Louis le quitte. C’est extrêmement intéressant car les quatre vont se rencontrer dans une scène virtuose, c’est une sorte de croisée des destins.

GC : La pièce a cette dimension à la fois tragique et en même temps il y a la présence de punch line, de mots d’esprit dans le dire.

AVDD : Oui. Cela caractérise bien la pièce. Une pièce à la fois politique et intime, à la fois drôle et tragique.

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