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Jean Faucheur « Le cri », 2014

Geneviève Mordant

Nous continuons d’explorer ce thème du corps et de l’impossible en interrogeant différents artistes, pour mettre en tension l’impossible et leur corps en tant qu’impliqué dans leur geste artistique respectif. Notre propos est de remonter ainsi à leurs « sources que nous n’avons pas encore explorées… »[1] pour qu’ils nous révèlent ce qui se joue de leur impossible et comment leur créativité s’engage dans la quête de leurs propres solutions esthétiques.

Après un peintre, une performeuse, une cinéaste (voir notre précédente contribution au blog de l’Envers), dans ce « work in progress » nous avons rencontré Jean Faucheur[2], pionnier de l’art urbain, créateur de l’association le M.U.R. (pour Modulable, Urbain, Réactif) qui offre un espace de création aux représentants du « Street Art ». Pour lui qui a commencé sa vie artistique en réalisant des affiches en atelier, secrètement, puis en projetant ce travail à l’extérieur en allant les coller sur des panneaux publicitaires « parce qu’ils sont toujours bien placés dans la ville, leur impact visuel est très fort », l’impossible en rapport à son corps résiderait, dit-il, dans l’expérience qu’il a du travail en atelier, où il oublie son corps dans son geste artistique :

L’expérience que j’ai de l’atelier est plutôt une expérience de sortie de mon corps. Pour moi le travail dans un atelier est une montée dans un certain état que je rapproche beaucoup des états méditatifs, ou de ceux que l’on peut vivre en étant dans une sorte d’isolement. Quand je peins c’est un travail où j’oublie mon corps, il n’existe pas, il n’est pas là, pendant 4, 5 ou 6 heures je travaille mais je ne sens pas mon corps. Il bouge mais c’est comme dans la danse quand on atteint ce « moving point » à partir duquel le corps bouge tout seul sans que la volonté ait à intervenir. Dans un atelier c’est ça, on est dans sa tête et les mains sont au service de sa tête […] aujourd’hui l’atelier est pour moi une magnifique expérience mais que je vois comme très isolante ».

Et revenant à ses premières expériences :

« Lorsque que je sortais et que j’allais dans la rue [pour y coller mes affiches] je convoquais autre chose, ce qui m’intéressait alors c’était l’adrénaline, ça servait à réveiller le corps, c’était une expérience très corporelle ».

Au fond, dans ce travail en atelier où il « oublie » son corps, Jean Faucheur rejoint à sa manière ce qu’avait exprimé le peintre Claude-Luca Georges pour qui restait, dans sa propre démarche, un impossible à dire quant à l’engagement du corps dans l’acte de peindre. Il s’appuyait dans son propos sur l’exemple du peintre-calligraphe chinois (dans « l’Unique trait de pinceau » de Shitao, le peintre « est agi ») et aussi sur celui de l’artisan charron cité par Tchouang-Tseu : « …Il y a un tour que je ne puis exprimer par des mots, de sorte que je n’ai pu le transmettre à mes fils… ».

Pour Jean Faucheur :

« … cette relation « il y a quelque chose qui passe par moi » a pour moi un aspect problématique : je n’en ai pas le contrôle. C’est sûr qu’il faut que je sois là, il y a ma main, il faut que j’ai un talent spécifique, mais « il y a quelque chose qui passe … » […] Aller mettre des paroles sur ce qui passe à travers l’artiste, là commencent les embrouilles ! ».

Et c’est justement cette déconnexion de son corps dans l’acte de peindre en atelier qui a finalement fait problème pour Jean Faucheur :

« Pour moi c’est une expérience très intéressante parce qu’elle m’a montré que le corps n’a pas de limite. Mais ce fait qu’il n’y ait pas de limite m’a posé aussi un problème. Disons qu’au bout d’un moment que mon corps était sous influence de l’expérience que j’avais dans l’imaginaire, qu’il disparaissait dans mon métier artistique, ça m’a posé un problème, [celui] d’être dans un monde dualistique : atelier, monde des vivants, atelier, monde des vivants. C’était un peu une dissociation et l’expérience, du coup, de ne pas être dans le monde, dans la vie, d’être « tordu ». J’ai eu envie d’être aussi un corps dans l’atelier et d’être aussi un artiste dans la vie, de ne pas être dans des boîtes où l’on passe de l’une à l’autre ! Il fallait que je voie si je ne pouvais pas être Un avec tout ça ».

Et partant de cette question du corps balançant entre l’être et l’avoir, il en est venu à la question de l’identité :

« J’ai pris les choses dans l’autre sens, pas par la peinture. J’ai dit : « Il faut que je m’attaque à savoir qui je suis ». Dans ce « Qui je suis ? » il y a bien sûr le corps, mais il y a aussi d’autres dimensions : la psyché, l’univers spirituel, des tas de choses, l’art peut y entrer aussi, la politique, … je veux d’abord partir de ce qui est là, de la matière vivante – on va l’appeler comme ça – et là, le désir d’art ne s’exprime pas obligatoirement […] Il y a dix ans, mon identité était reliée très fortement au fait d’être un artiste, c’était quasiment l’unique manière que j’avais de me définir, et c’était élémentaire dans ma manière de fonctionner. Aujourd’hui, mon identité est reliée beaucoup moins fortement [à cela], je dirais maintenant : ‘Je suis un artiste … aussi’ ».

Et cela va jusqu’à dire :

« Je n’ai pas un rapport très patrimonial avec mon travail. Pour un artiste, l’impossible c’est quand tout son travail disparaît : d’une certaine manière, je pense que j’ai été un peu au delà de cet impossible […] Sincèrement, l’idée de peindre, de faire de l’art, aujourd’hui ça ne me dit rien, mais au sens propre du terme : ‘Ça ne dit rien’. […] Je trouve mon équilibre dans le fait de ne pouvoir être situé nulle part. Dans ce no man’s land, je peux, moi, me trouver ».

Ceci peut paraître surprenant pour ce créateur toujours actif et reconnu, qui a exposé et expose encore dans maintes galeries et manifestations artistiques nationales et internationales, et que beaucoup considèrent un peu comme un « gourou » du « Street Art ».

Pour sa quête de savoir subjective, Jean Faucheur n’a pas choisi la psychanalyse. À propos de ce travail sur lui-même, il parle de la recherche « d’une conscience incarnée », il évoque « un mouvement ‘non – dualiste’ » à partir de ce qu’il appelle la « présence » du corps qui selon lui, si elle nécessite un corps pour être une présence incarnée, est encore là quand le corps n’y est plus. On peut se demander si on ne pourrait discerner là, dans cette notion de « présence », l’idée d’une « révolution » au sens où Lacan l’entend comme « un retour au point de départ », un retour à ce qui fait problème pour Jean Faucheur dans « il y a quelque chose qui passe par moi ». Il dit en effet:

« Dans notre monde à nous il y a besoin de témoins, de voir, de sentir, de peser, d’évaluer, de comparer. D’une certaine manière on ne voit plus la présence, c’est le problème de notre société, on ne voit que le corps, on l’a appelé le corps vivant. Aujourd’hui on ne parle plus de présence, on ne parle plus de l’esprit ou de choses comme ça, mais on parle du corps et on parle tellement du corps qu’on a oublié ce qui est dedans ou qui passe à travers le corps ».

La parole – celle du sujet, et tout autant celle de l’Autre – avec son pouvoir d’impact qui troue le corps du sujet, ne serait-elle pas une manifestation possible de ce que Jean Faucheur appelle « la présence » ? Dans cette hypothèse il y aurait lieu de comprendre la relation entre ce que Jacques-Alain Miller nomme « le corps-parlant » et ce que Faucheur appelle « le corps vivant » qui, selon lui, fait problème dans notre société.

Prochaine réunion du vecteur « Le corps, pas sans la psychanalyse » : le Jeudi 12 Novembre 2015, à Cachan. Nous continuerons la série de nos entretiens avec la présence de Jean-Marc Pont Marchessi, pianiste concertiste, maître de chant et professeur au CNSMDP.

[1] Sigmund Freud « Le Délire et les Rêves dans la Gradiva de W. Jensen », PUF, Œuvres complètes vol. VIII 1906-1908, 2007.

[2] Voir http://www.jeanfaucheur.net/ et l’exposition actuelle sur http://www.addictgalerie.com/

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