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«  Ce qu’il [Zeus] voulait, c’était anéantir l’humanité. Et à ce projet personne ne s’opposait. Sauf moi. J’ai sauvé les hommes du sort qu’on leur destinait. J’ai traqué la source du feu. Je l’ai dérobé et leur ai offert. » Ainsi s’exprime Prométhée dans l’adaptation – libérée – du Prométhée enchaîné d’Eschyle par la Compagnie Théâtre à Cru.

Alexis Armengol et Marc blanchet y convoquent, dans un style caustique, Prométhée au service du Discours de la servitude volontaire, la Force-pouvoir qui se réjouit d’avoir jeté le malaise dans la civilisation, par l’intermédiaire d’une Pandore qui enchaîne les gaffes. Héphaïstos, servile et fasciné par le progrès, et Io, qui voudrait juste pouvoir s’arrêter d’errer, les accompagnent.  À ce détonant quintette faisant ricocher les signifiants, se mêlent dans un second mouvement les mots du milieu ouvrier sur la question du travail et au-delà, de la quête de la réalisation personnelle.

Par le biais de À ce projet… il s’agit pour Alexis Armengol d’explorer des pistes pour sortir de l’impasse dans laquelle se trouve une société qui considère que la désobéissance est passée de mode. « Comment construire à partir de l’espérance ? » (A.A.) Comment sauver son humanité à défaut de l’humanité ? Selon lui « C’est peut-être dans la réinvention permanente que se situe la possibilité d’une issue. ».  Les sujets, tout divisés qu’ils soient, arriveront-ils à faire face au réel sans renoncer à la singularité de leur désir ?

Le collectif « Théâtre et psychanalyse » de l’Envers de Paris vous invite à débattre avec Alexis Armengol, Marc Blanchet et Serge Cottet le 17 novembre 2015 au Théâtre de la Colline, à l’issue de la représentation.

Cécile Bultez-Germain et Patrick Paquier

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Sur le désir décidé

par Cécile Bultez-Germain

Qu’avons-nous fait du feu prométhéen ? Qu’en est-il de notre rapport au savoir et au Maître (maître ?) aujourd’hui ? Quel remède y apporter ? Telles sont les questions que pose Alexis Armengol (1) dans À ce projet… co-écrit avec Marc Blanchet et présenté au Théâtre de la Colline du 6 novembre au 5 décembre 2015. L’auteur-metteur en scène y revisite le mythe de Prométhée en s’appuyant sur les archétypes qui le fondent.

Cinq personnages en errance évoluent dans un univers clos, éloigné du monde humain. Force-Pouvoir, Prométhée, Héphaïstos, Pandore et Io se font tour à tour chœur, s’incarnent en tant qu’eux-mêmes pour devenir dans un second temps des sentinelles.

Au fil des scènes ils explorent la possibilité d’une réponse à la question posée par Freud : « Le progrès de la civilisation saura-t-il, et dans quelle mesure, dominer les perturbations apportées par les pulsions humaines d’agression et d’autodestruction ? (2)» Si le progrès est le feu dérobé par Prométhée et « donné gratis » aux hommes, les pulsions, elles sont les fléaux répandus par Pandore. L’espérance, libérée en dernier recours par Prométhée, Pandore et Io, constitue-t-elle un remède ou n’est-elle qu’un fléau de plus comme le sous-entend Force-Pouvoir en affirmant que « c’est parti pour des milliers d’années » ?

Lorsque l’on retrouve les sentinelles calfeutrés dans la boîte d’obéissance devenue lieu de désobéissance, cette espérance apparaît comme n’étant ni l’un, ni l’autre mais un simple outil. Moteur de l’enthousiasme chez les sentinelles, elle constitue l’instrument de discours des tyrans qui nourrit l’asservissement prédit par Prométhée. Au « prenez patience » des gouvernants, s’oppose la diffusion d’un savoir actif et joyeux qui doit lutter contre ce « quelque chose [qui] agit sur l’homme. Une peur… qui empêche de connaître… qui soude les chaînes qui nous enferment ». Il ne s’agit pas pour Alexis Armengol de revendiquer une vision, une Weltanschauung, qui résoudrait tous les problèmes du monde. Cela, l’auteur le laisse à Héphaïstos et à Force-Pouvoir, qui pensent que tout peut se régler pour l’un, par la maîtrise de la science et de la technique, pour l’autre, par l’autorité et la guerre.

Ce qui anime les personnages, c’est le rêve que Prométhée nourrit vis-à-vis des hommes, ce qui est interdit de voir et qui se trouve dans la boîte remise à Pandore, ce « quelque chose à trouver, à retrouver » pour Io, la perfection pour Héphaïstos, un « nouveau monde » pour les sentinelles : c’est Autre chose. Mais alors que les héros d’Eschyle sont dupes de leur désir, FX, Raphael, Gilles, Charlène et Norma ont pris acte de cet impossible. À l’espoir commun s’est substitué un enthousiasme convergent qui prend acte de la singularité du désir, s’appuie sur un gai savoir et tente de construire une action commune. 

Notes

  1. Metteur en scène et auteur prolifique, Alexis Armengol crée la compagnie Théâtre à cru en 1999, aventure théâtrale où il choisit de donner une place majeure à l’interprète et à sa relation à l’autre la question du désir, de l’oubli, la force du recommencement. Cherchant à « engager la conversation », le sens avec le spectateur, le citoyen, il construit ses pièces au fil de rencontres, d’entretiens et d’un long travail d’élaboration et de recherches.
  1. Freud S. Malaise dans la civilisation. PUF.

 

 

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