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Geneviève Mordant

Le 6 Octobre dernier, nous sommes allés voir le film « Maryland », en présence d’Alice Winocour invitée par Nouria Gründler : « la victime, le couple et le corps, un film qui noue trois thèmes au centre de nos préoccupations actuelles. » La projection a été suivie d’un débat entre la réalisatrice et Marie-Hélène Brousse, débat animé par Karim Bordeau et Catherine Meut. Nous rapportons ici nos impressions sur cette soirée.

Alice Winocour ne nous est pas inconnue : elle a réalisé en 2012 le film « Augustine », mettant en scène la manière dont la plus célèbre patiente du docteur Charcot se servait de son corps, dans son hystérie, pour exprimer à sa manière un combat singulier contre la lutte des classes.

Dans « Maryland », tout tourne encore une fois autour d’un personnage, Vincent, et de son corps, mais de son corps conditionné, « machinisé » dans le but de faire la guerre. C’est celui d’un soldat affecté d’un syndrome post-traumatique, retour d’Afghanistan, d’un sujet en proie à des crises d’angoisse et d’illusions cauchemardesques aux plans visuel et auditif. Il est dans une oscillation subjective entre une tentative de retour à la vie civile et un retour au champ de bataille. La cinéaste nous montre une tranche de sa vie – « entre deux missions » – comme garde du corps d’une femme sensuelle et fragile, prise comme objet dans un monde de corruption et de clinquant louche et anonyme. D’emblée l’on sait cependant qu’il fera finalement le choix de la jouissance mortifère d’un retour au combat, en dépit d’une confrontation au réel dans un hôpital militaire où l’on rééduque de jeunes mutilés de guerre.

Le spectateur est immergé au centre des perceptions du personnage, qu’elles soient réelles ou chimériques : ne quittant jamais le point de vue de Vincent – peu ou pas de parole, tout passe par et dans le regard de ce « héros » hyper-violent souvent filmé en plans très rapprochés -, l’on ne sait jamais, du début à la fin du film, si l’on se trouve dans le cadre d’une fiction ou dans un fragment de la réalité. Dans une interview, Alice Winocour dit qu’elle voulait qu’« on [soit] dans sa peau et [qu’]on éprouve le même vertige que lui face au réel … [qu’]on ne dispose jamais d’autres informations que celles qu’il comprend, sent ou enregistre ». Quand Vincent tire ou tue – on lui a appris 300 manières de tuer – ce n’est pas lui qui tire ou tue, c’est son bras ou sa main, comme mû(e) par un réflexe pour lequel il aurait été conditionné. S’ajoutant à cette vision désubjectivée du personnage, la tension dramatique va en augmentant au cours de l’histoire en filmant le cadre de l’action – une somptueuse villa pouvant être sur la Côte d’Azur, mais aussi ailleurs – dans une lumière de plus en plus sombre jusqu’à la nuit, sous la pluie ou l’orage, les ors, les lumières et l’ordonnancement luxueux du lieu glissant peu à peu vers un chaos évoquant un champ de bataille. Le tout est accompagné d’une bande son de musique électronique pouvant illustrer le paysage mental d’un polytraumatisé qui ne dort que deux heures par nuit.

Dans cette atmosphère tendue qui va s’alourdissant apparaît progressivement, comme en contre-chant, entre cet homme – machine garde du corps et cette femme fragile et désirante, quelque chose du domaine de l’humain : quelques paroles de la femme qu’il protège font changer chez Vincent le regard qu’il porte sur elle, sa violence fond et il commence à redevenir à son tour un sujet désirant, son imaginaire lui permet de fantasmer un voyage avec l’objet de son désir. Cependant, après quelques instants de calme où ils s’endorment, chacun sur son canapé, dans la maison dévastée – Alice Winocour écrit ainsi, tout en légèreté, l’impossibilité d’un rapport qu’il n’y a pas – ce fantasme, faute de parole pour pouvoir le dire, ne donnera pas lieu à l’ébauche d’une réalisation. Vincent et la femme se séparent, chacun se dirigeant vers d’autres cieux, Vincent emportant seulement avec lui le rêve d’une étreinte de leurs corps.

Dans « Augustine », Alice Winocour nous montrait la manière dont Charcot tenta plus ou moins adroitement, au temps d’avant la psychanalyse, de traiter le symptôme de sa patiente comme une fiction bien réelle qu’elle se construisait, dans et avec son corps, pour tamponner son malaise. Dans cette reconstitution historique, le spectateur restait donc en quelque sorte à distance de l’action pour y assister. Dans « Maryland » en revanche, à mi-chemin d’un thriller psychologique et d’un documentaire sur un fragment de notre monde (trop) actuel, la réalisatrice nous plonge sans médiation, directement dans l’action du film, entre la réalité et une fiction sans parole emportée par un regard, pour accompagner (et vivre) le vécu d’un personnage aliéné à lui-même qui tente de se reconstruire une subjectivité et se réapproprier son corps.

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