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Sarah Dibon

« Eddie, la chance, ça vient pas facilement. Faut l’aider à avoir la sienne. » [1] (Béatrice)

A propos de Vu du Pont (A view from the bridge) d’Arthur Miller, du 10 octobre au 21 novembre 2015 aux Ateliers Berthier de l’Odéon -Théâtre de l’Europe. Nouvelle traduction de Daniel Loayza. Mise en scène Ivo Van Hove.

Vu du pont

Celui de Brooklyn, rejoignant Manhattan, passant au-dessus des docks, là où les émigrés siciliens des 30’s travaillent dur en vue d’un meilleur avenir. Là où s’écrit un bout d’histoire du melting pot de demain. Les docks où se déroule cette tragédie, loin des hautes lignées du genre classique, affectionné, étudié puis subverti par Arthur Miller. Passage vers un ailleurs, l’espoir d’un nouveau monde, l’American dream

Ce rêve qu’Eddie Carbone veut pour Catherine, 17 ans, orpheline, nièce de sa femme Béatrice. Recueillie enfant comme sa fille adoptive au sein du foyer, il s’est sacrifié dans le labeur afin de « lui payer des leçons de sténo pour qu’elle puisse, dira-t-il, sortir et rencontrer des gens mieux que nous. » [2] Elle sera secrétaire dans les hauteurs, « genre bureau d’avocat dans un des immeubles chic de New York. » [3]

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Il s’agit d’un autre passage aussi, celui de l’enfance à devenir femme

Le rêve américain, se déclinant pour Rodolpho, 20 ans, fraichement émigré avec son frère, sans papiers, comme un au-delà du bord de « la jetée où commence la haute mer ». Une représentation d’une perspective alternative pour lui : Broadway, qu’il n’a vu encore que sur de fascinantes images. Ouvrier costaud et efficace, il est également un jeune homme moderne pleins de désirs [4] : il chante, coud, cuisine, rêve d’ailleurs.

Vu du haut des gradins du théâtre de l’Europe, installés pour ce spectacle par un scénographe [5] inventif, distribués en trois parties entourant le proscenium en contre-bas. Trônant ainsi au milieu des spectateurs un parallélépipède en métal : une boite noire[6]. L’exploration de ce qu’elle recouvre va être le choix de l’auteur et des artistes. La boite levée, tel un couvercle, une scène sombre apparait dans laquelle deux ouvriers se lavent de la crasse accumulée sur les quais. Le voile de l’obscurité dissipé, le plateau rectangulaire, immaculé, se révèle sous une lumière blanche, clinique. Une plongée où le regard tend vers cet espèce d’écran à l’esthétique Steve Jobsienne, une sorte de miroir, se reflétant dans les visages ainsi éclairés des autres spectateurs se retrouvant face à face. Montage topologique où la frontière dedans-dehors s’avère poreuse. Représentant le choeur antique, Alfierti, l’avocat du quartier, se déplace tour à tour de l’espace de la scène à son extérieur. Témoins de la dérive en marche, les comédiens sont parfois figurants spectateurs d’une scène qui se joue sans eux un moment avant qu’ils s’y inscrivent. Alternativement, l’intérieur de la maison devient l’extérieur. La mise en scène illustre en cela « l’Autre scène », celle dont parlait Freud pour nommer l’inconscient et son aspect d’unheimlich [7]. L’intrusion de cette « inquiétante étrangeté » dans le domaine familier est bien ce à quoi ont affaire les personnages de la pièce, particulièrement Eddie. Cependant le désir de Carbone restera opaque, non mesurable. Il sera toutefois approché, voire cerné par cette oeuvre artistique, par le jeu « vrai » des comédiens. Précis, subtil, et dont le travail corporel participe grandement à la force et à vérité qui s’en dégagent.

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Un des axes majeur de la pièce est bien sûr celui de l’enjeu de la séparation d’avec sa nièce. Eddie refuse de la laisser partir, il panique. Que sa nièce tombe amoureuse de Rodolpho, un ouvrier sicilien comme lui mais également si étranger avec ses traits féminins, lui apparaît viscéralement intolérable. Qu’est ce qui rend l’émancipation de sa nièce aussi insupportable pour lui? Ce qu’exige Eddie pour elle est-il ce qu’il désire vraiment? Qu’est-ce que c’est que cet amour pour elle, le poussant à un sacrifice de lui-même sans limite? Au fond, quelle est la fonction de Catherine pour son oncle par alliance? Etre un homme pour lui c’est être un substitut de père qui sauve une fille à la sueur de son front. Le départ de cette fille tenant une place exclusive dans son économie libidinale (de laquelle sa femme Béatrice se trouve hors-jeu) touche à son identité d’homme. Il protège son avoir en campant une position massive : je ne la lacherai pas. Cet amour impossible l’empêche d’engager véritablement son avoir à lui, et ainsi son désir comme homme avec une femme. Assumer de perdre quelque-chose en laissant sa nièce se marier avec Rodolpho, le confronte à son manque à être et à avoir. Par conséquent, ce qu’il ne cède pas sur le plan symbolique, opérera par deux passages à l’acte fatals : contre l’étranger qu’il avait accueilli et contre sa part d’étrangeté qu’il découvre en lui. Il était loin d’imaginer qu’il aurait pu, lui l’homme digne et respecté de tous, reproduire la délation relatée au début de l’histoire par Béatrice. Faute d’accueillir sa part d’étranger en lui-même, le dénouement tragique se passera alors dans le Réel. La mise en scène saisissante de la fin de la pièce se termine littéralement dans une marre de sang, là où Eddie n’a pas pu accepter la coupure entre lui et son objet. Soutenir une fonction paternelle, un non qui ouvre vers un oui, un non à la jouissance mortifère pour un oui vers le désir s’avère impossible à Eddie Carbone. Car au fond il n’est pas vraiment en position de père pour Catherine. Tout est au contraire en place, de l’amour, de la jouissance et du désir, pour faire couple tragique… Pourtant, Eddie s’évertue à nier l’évidence : il est fou d’elle.

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A propos de la structure tragique, Lacan, dans le séminaire VI, compare les héros des tragédies Oedipe et Hamlet ainsi : « Si le personnage et le drame d’Hamlet entrent en résonnance métaphysique avec la question du héro moderne, c’est pour autant que, en effet, quelque chose a changé pour le héros dans son rapport à son destin [8]. […] Dans Oedipe, le crime se produit alors que le héros ne sait pas ce qu’il fait, et en quelque sorte guidé par le fatum. Dans Hamlet, le crime est accompli d’une façon délibérée […] le sujet sait. Je veux dire qu’Hamlet est informé par son père [revenant faisant retour en Ghost dès le début de la pièce], lequel sait ce qui est arrivé. » [9] Malgré les avertissements d’Alfierti et de Béatrice (sorte de figure de l’oracle antique), Eddie ne veut pas savoir, et s’enferme dans sa passion de l’ignorance. Aussi il ne peut endiguer la jouissance le poussant vers une destinée inéluctable, ni tenter de faire un pas de côté par rapport à ce destin irrémédiable. En somme pourrait-on dire Oedipe ne sait pas, Hamlet sait et Eddie, lui, en héros contemporain, ne veut pas savoir ce qui de son inconscient se joue de lui.

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Une autre tragédie concernant un père dont la fonction n’est plus assurée se donne actuellement à Paris [10], mise en scène par Arnaud Desplechin. Après que Laura, la femme du Capitaine, le fasse passer pour malade mental et remette en question sa paternité naturelle, ce père qui voulait que sa fille puisse étudier en ville et sortir des jupons de sa mère ne supporte plus l’Autre à lui-même qu’elle est en train de devenir en s’affirmant. « Regarde-moi, lui dit-il, laisse-moi voir mon âme dans tes yeux! Mais je vois aussi la tienne. Tu as deux âmes, l’une m’aime, l’autre me hait. Mais il faut que tu m’aimes seulement, que tu n’aies qu’une âme, […]. Il faut que tu n’aies qu’une pensée qui soit l’enfant de ma propre pensée, qu’une volonté qui soit ma propre pensée. » [11] Là aussi c’est le passage à l’acte qui menace, explicité à la fin de cette tyrade par le metteur en scène.

Deux pères aimants, aimés, se révélant toxiques à un moment de vacillement, deux temps de déclin du père différents, au temps de Freud après la révolution industrielle et la montée en puissance de la science, au temps de Lacan après la seconde guerre mondiale suite à quoi de façon radicale le savoir et les idéaux en resteront troués.

Les passions humaines tels que l’amour et la haine, magistralement jouées dans ces fictions du théâtre nous offrent toutefois un bout de savoir, qui si nous acceptons de le recevoir et de s’en enseigner fait le sel de la vie. Consentir à bien vouloir en savoir quelque-chose donne une chance d’éviter le pire vers lequel va la tragédie. A l’heure du déclin du père, s’ouvre, entre père falot et père féroce, un espace intermédiaire de créations plurielles, pouvant faire limite singulière pour un sujet et désir à la fois. Mais pas sans prise en compte de l’inconscient…

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[1]    MILLER Arthur, Vu du pont (1955), Editions Robert Laffont, Paris, 2015, p. 154. Adaptation française de Marcel Aymé, traduit par Maurice Pons.

[2]    ibid., p.151.

[3]    ibid., p.39

[4]          « Je voudrais tout voir à la fois, dans la même minute parler à cent personnes et entreprendre cent choses. Des fois, tellement il me vient des idées, j’ai envie de crier: « Ecartez-vous, je vais m’envoler! », ibid., p. 62.

[5]    Jan Versweyveld.

[6]    Référence à la boite noire conçue comme système ne tenant compte que des stimulus et réponses en terme de comportements. Cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Bo%C3%AEte_noire_(syst%C3%A8me)

[7]    De la racine heim (anglais home, « chez soi »), précédée du préfixe privatif un.« […] cet angoissant là est quelque chose de refoulé qui fait retour. Cette espèce de l’angoissant serait justement l’étrangement inquiétant, […]Ce unheimlich n’est en réalité rien de nouveau ou d’étranger, mais quelque chose qui est pour la vie psychique familier de tout temps, et qui ne lui est devenu étranger que par le processus de refoulement. » pp. 245-246 in FREUD S., « L’inquiétante étrangeté » (Das unheimliche) (1919) in L’inquiétante étrangeté et autres essais, Editions Gallimard, 1985, pp. 210-263.

[8]    LACAN J., Le désir et son interprétation, Séminaire VI (1958-1959), Editions de la Martinière, 2013, p. 376.

[9]    ibid., p. 405

[10]  Père, de Strindberg. Du 19 sept. 2015 au 4 janvier 2016 à la Comédie-Française, salle Richelieu.

[11]  STRINDBERG August, Père (1887), L’avant-scène théâtre, n°1179, mars 2005, p. 58, scène 6, Acte III.

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