Alexandre Pecastaing et Marie-Christine Baillehache

« La Jouissance de l’Autre » est un terme introduit par Lacan dans le séminaire « D’un autre à l’Autre » (1968-69). Il reprend ce terme l’année suivante dans « L’envers de la psychanalyse » (1969-70) où il introduit « Les quatre discours » dont il poursuit l’élaboration dans son séminaire suivant, « D’un discours qui ne serait pas du semblant » (1971). C’est dans ce séminaire XVIII que figure sa leçon sur « Lituraterre ». C’est à partir de mon expérience récente de professeur des écoles en maternelle, ce lieu où s’élabore patiemment l’apprentissage de l’écriture et de la lecture, que j’ai choisis de travailler ce texte de « Lituraterre » et de l’articuler à la jouissance de l’Autre et aux quatre discours.

Il m’est apparu que l’Education Nationale utilise trois Discours – le Discours du Maitre, le discours de l’Université et le Discours de l’Hystérie – et rend encore possible le voyage de la Lettre.

En effet en 2015, un changement du programme pédagogique en maternelle redonne à la grande section de maternelle les apprentissages premiers, avec davantage de jeux et de manipulations et moins d’anticipation de ce que représente la véritable entrée dans la lecture et l’écriture au CP. Il est important, y lit-on, de garder encore la dimension ludique de l’enseignement : une façon de conserver, jusqu’à l’âge de cinq ans, un espace pour la jouissance dont l’enfant est le champion.

La moyenne section, dont j’ai la responsabilité, est tout particulièrement ce moment où le « devenir élève » programmé par l’Education Nationale prend tout son sens de Discours. Ce « devenir élève » veut dire « se mettre en rang, ne pas courir dans la classe, ne pas se battre, ne pas crier, ne pas jeter, ramasser les objets qui traînent ». Il s’agit de « domestiquer les pulsions ». Durant cette année d’apprentissages, l’école est ce lieu où l’enfant de trois ans fait preuve de façon décisive d’un gain d’autonomie. Il parvient à se détacher davantage de sa mère, devient moins individualiste et fonctionne avec les autres.

Pour opérer, le professeur des écoles oscille entre le Discours Universitaire qu’il adresse au programme de l’Education Nationale et le Discours du Maître qu’il adresse à ses élèves. Il est clair que le discours de l’Education Nationale est régi par le Discours Universitaire, puisque depuis 2010 tous les professeurs sont recrutés au niveau du Master. Ce qu’ils ont appris pendant leur formation leur permet de faire fonctionner le Discours du maître qui fournit et fourbit du S1 estampillé par l’Institution, régie par des bulletins officiels très souvent réactualisés.

L’usage du Discours de l’Hystérie est à l’œuvre principalement dans la lecture orale des contes qui se doit de captiver les enfants en faisant vivre le texte, en le faisant vibrer à la manière d’un vrai mythe, pluriel par essence. Par exemple dans le conte des trois petits cochons, le professeur doit pouvoir d’une grosse voix faire ressortir la menace de la castration du loup en colère, mais aussi exprimer la terreur des deux premiers pourceaux et la ruse enjouée du troisième. Il s’agit de donner à entendre ce qui est illisible : une jouissance de l’Autre hors discours et hors sens. Dans les apprentissages, la modulation de la voix du professeur se fait tour à tour cajoleuse, grondeuse et parfois coupante pour mieux asseoir le S1 du discours Maitre.

C’est donc en faisant tourner les trois Discours établis par Lacan que le professeur des écoles « éduque » les enfants. Dés 1925, Freud écrit : « Très tôt j’avais fait mienne la boutade des trois professions impossibles – à savoir : éduquer, soigner, gouverner. »[1]

Fernandel (Topaze) : Je vous condamne à l’incertitude.
Fernandel (Topaze)

 » A la fin de la classe, je statuerai sur votre sort.
Jusque-là, Je vous condamne à l’incertitude.  »

A 0:56 , derrière le tableau sur le mur on peut voir une affiche de la Ligue nationale contre l’alcoolisme pour la prévention de l’alcoolisme.

Source Wikipédia:
1905 – 1950 : Ligue nationale contre l’alcoolisme

 

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C’est cette dimension de l’impossible que nous articulerons à l’usage de la Lettre dans l’activité du « couvre cahier », lors de notre prochaine réunion du Mercredi 5 Janvier 2016.

[1] S. Freud, préface à « Jeunesse à l’abandon » d’Aichhorn, 1925, Ed. Privat, 1973.

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