Sophie Marret-Maleval qui sera l’invitée de l’Envers de Paris à cette soirée répond aux questions de Christiane Page sur l’actualité du “Frankenstein” de Mary Shelley

Christiane Page : Dans le cadre du vecteur « théâtre et psychanalyse » de l’Envers de Paris, nous venons de voir un spectacle « À ce projet personne ne s’opposait », inspirée du Prométhée d’Eschyle et nous irons voir en janvier « Victor F. » réécriture de Frankenstein que Mary Shelley avait sous-titré « Le Prométhée moderne ». Donc c’est un sujet d’actualité et tu as dirigé un livre sur lecture et écriture du mythe en 2006 dans lequel tu as écrit « De Prométhée à Frankenstein, ou d’un mythe à l’autre », puis, en 2010 un ouvrage L’inconscient aux sources du mythe  est-ce que tu peux dire en quoi le roman de Mary Shelley apporte quelque chose à la psychanalyse ?

Sophie Marret-Maleval : C’est un texte que Mary Shelley a écrit à partir d’un cauchemar. Percy Bisshe Shelley, Lord Byron, Polidori et Mary Shelley s’étaient mis au défi d’écrire chacun une histoire terrifiante ; elle n’y parvenait pas. Le livre est né des formations de l’inconscient. Dans la préface de 1931, elle qualifie son livre de « progéniture hideuse », à l’instar du monstre, qu’elle lance dans le monde sans savoir ce qu’il va produire. Bien qu’il s’agisse d’un ouvrage très informé, nourri des discours philosophiques du temps, Mary Shelley sent que ce qu’il porte la dépasse, qu’il véhicule un savoir insu d’elle, qui porte l’effroi. En effet, Les grands mythes fantastiques (Frankenstein, Dracula) surgissent dans une époque où émerge, puis triomphe, le discours de la science et ils viennent recueillir le reste de ce discours, l’inconscient comme ce qui en est rejeté, exclu. Dans son roman, Mary Shelley ouvre à un savoir sur l’inconscient comme « épave »[1] du savoir scientifique, sur ce que celui-ci refoule : le sujet de l’inconscient, l’objet cause du désir, la castration de l’Autre, le réel. Elle montre les incidences funestes de l’exclusion du sujet. En ce sens, c’est un roman d’une grande actualité, qui saisit à l’orée de la montée en puissance du discours de la science, ses impasses à venir. Il faudrait donc comprendre la portée d’un texte que j’ai qualifié de « mythe moderne »[2] comme le produit d’une écriture donnant accès, par le biais de la fiction, entre les lignes, à ce qui est exclu, refoulé par la science, ainsi que l’indique Lacan lorsqu’il définit le mythe comme « la tentative de donner forme épique à ce qui s’opère de la structure[3] » Ici, la création du monstre dévoile les effets de l’exclusion du sujet dans le discours de la science. En donnant la parole au monstre, Mary Shelley fait un pas de plus. Il devient un rebelle qui défend sa condition de sujet contre la logique de l’être et l’exclusion que lui impose Frankenstein, contre le statut d’objet qu’il lui assigne. Il dévoile alors la fonction de l’objet a. A rebours des idéaux du savant, le roman porte enfin un savoir sur la castration de l’Autre, voire sur son inexistence.

C.P : et la référence à Prométhée ?

S.M.M. : Cette référence, explicite (dans le titre), ne réapparait que de manière implicite ou discrète dans le texte ; elle est toutefois centrale. La figure de Prométhée, telle qu’elle apparaît dans la version d’Eschyle est divisée entre le monstre et Frankenstein. En revanche, l’analogie avec le mythe trouve toute sa pertinence au niveau du contenu latent, du signal d’un changement de paradigme introduit par le discours de la science, ouvrant pour Frankenstein, sur l’intuition de l’inexistence de l’Autre.

C.P : dans un entretien en octobre 2015 (http://anahi-spectacle-vivant.fr/laurent-gutmann/victor/) Laurent Gutman dit : « Cette foi en la science et le droit que Frankenstein se reconnaît à créer la vie ex nihilo interrogent la défiance qui est la nôtre à l’égard de la recherche scientifique et de sa prétention à assurer le bien de l’humanité. »

C.P : Le roman est paru au début du XIXème mais n’est-il pas intéressant que ça ressorte maintenant en 2006 (ton article) et 2010 (ton livre) et en 2015 pour le théâtre ?

S.M.M. : Ce texte reste d’autant plus contemporain que l’idéologie scientiste gouverne notre époque. Bien que la science contemporaine enseigne sur les limites de toute prétention à la rationalité, le discours commun laisse une large place à l’illusion scientiste, c’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles ces textes n’ont cessé de nous intéresser, qu’ils ont acquis ce statut de mythe. Je suis impatiente  de voir comment Frankenstein est repris par Laurent Gutman, quelle actualité ce mythe a pour ce metteur en scène ? Puisqu’il s’agit une réécriture.

C. P. : le metteur en scène dit à propos de Frankenstein « Sa créature monstrueuse ne lui reproche pas d’être née, elle lui reproche de ne pas le reconnaître comme son fils, de ne pas assumer ses responsabilités de père » … « Les malheurs qui frappent Frankenstein ne seraient-ils pas le châtiment d’une faute : celle de s’être pris pour un Dieu, Créateur plutôt que créature ? ». C’est donc la figure du père qu’il met en avant et qu’il a déjà abordé dans plusieurs de ses spectacles.

S.M.M. : Cette question est au cœur du mythe. Le monstre enjoint, en effet, à Frankenstein de le reconnaître comme fils, ce qu’il refuse. Le savant rejette sa créature imparfaite, signe de sa faute. Mary Shelley interroge ce qu’est un père. Celui qui peut en avoir, selon elle, le nom est le vieillard aveugle, De Lacey, figure de l’Autre châtré. Lacan indique que ce savoir est central au mythe. La montée en puissance du discours de la science a ébranlé, à son insu, la figure de l’Autre, comme l’ont montré Jacques-Alain Miller et Eric Laurent dans « L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique ». Ainsi s’explique l’émergence de ces grands mythes littéraires au XIXème siècle, en un moment où domine encore la référence à l’Autre de la garantie, l’idéal de rationalité, le discours religieux, que des textes tels que Dracula et Frankenstein continuent de célébrer, bien qu’ils en dévoilent l’imposture. Frankenstein reste mu par un idéal du père, mais il énonce que le Père est châtré, le texte interroge l’existence de l’Autre. Il me semble que si tel est le savoir porté par le mythe, alors la référence à l’Autre reste essentielle pour produire un tel récit. Le mythe reste du temps de l’existence de l’Autre, bien qu’à l’occasion, sur le fond cette croyance, il en dévoile l’inexistence. Dans mon livre, j’ai voulu montrer qu’au XXème et au XXIème siècle on ne trouve plus de récit avec ces mêmes caractéristiques, ayant la puissance du mythe. La littérature fantastique ne produit plus de mythes car elle est du temps de l’inexistence de l’Autre.

CP : le XXème siècle n’a produit aucun mythe littéraire ?

S.M.M.: A mon sens, presque pas, sauf Le Seigneur des Anneaux dont il est aisé de montrer comment la référence à l’Autre y reste centrale, ou Harry Potter qui a une dimension un peu équivalente à celle de Frankenstein et de Dracula, avec cette caractéristique qui veut que le nom du personnage ait pris le dessus sur celui de l’auteur. Ce n’est pas si fréquent, et c’est aussi ce qui s’est passé pour Frankenstein et pour Dracula ; la question du nom de l’auteur vient derrière celle du personnage et l’œuvre a une puissance singulière dans la culture.

La figure du père est également assez présente dans Harry Potter. Il y a dans ces romans une présence des figures de l’Autre qu’il n’y a pas dans Entretien avec un vampire (ou du moins pas de la même manière) où le vampire n’est plus cette incarnation d’un Autre réel, terrifiant, mais un sujet divisé qui souffre d’être un vampire. C’est une caractéristique des textes contemporains. Le mythe suppose une référence à l’Autre, et son savoir porte sur la castration de l’Autre.

Ainsi, notre époque n’est pas exempte de résurgences d’une croyance en l’existence de l’Autre, que ce soit sous l’espèce du religieux, du scientisme, et, plus grave, des fanatismes. Une confiance aveugle dans la science entraîne son lot de catastrophes, ainsi que l’avait prédit Freud à la fin du Malaise dans la Civilisation, quand il dit que l’homme a produit les moyens de son autodestruction, pointant l’œuvre inéluctable de la pulsion de mort. Serait-ce l’une des raisons pour lesquels les mythes modernes reviennent sur le devant de la scène cinématographique (un nouveau Dracula est sorti en 2014 et en salle en France récemment) et théâtrale ?

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[1] Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse, p. 104.
[2] Sophie Marret, « De Prométhée à Frankenstein, ou d’un mythe à l’autre », in Lecture et écriture du mythe , PUR, p. 39 ;
[3] Jacques Lacan, « Télévision », p. 51.

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